Depeche Mode au Stade de France le 24 juin 2023 — Confessions d’une néophyte

 

Je pensais ne pas aller à ce concert. 

Quand les places ont été mises en vente je n’avais pas d’argent. Ensuite, quand j’ai eu de l’argent je me suis dit que ce n’était pas raisonnable — et puis j’ai une légère tendance à l’agoraphobie — aucune envie d’aller dans un stade bondé. 

J’ai vu beaucoup de vidéo dès le début de la tournée, sur Instagram, Youtube & ailleurs. Je les ai vu sous tous les angles. J’ai pu admirer la scénographie d’Anton Corbijn comme le souci du détail de Martin allant jusqu’à demander à son tailleur de lui faire les poches arrière assorties à son pantalon. 

Et puis, quand j’ai su que je serais à Paris le 24 juin et qu’il restait des places à 56€, je me suis dit que je devais aller à ce concert. Je devais voir ce rituel en vrai. J’ai acheté ma place la semaine dernière.

C’était mon premier concert de Depeche Mode et mon premier concert dans un stade.

1. Attente, frites & première partie

Durant les 10mn à pied entre la station de RER et le stade, chaleur abominable — amplifiée par les immeubles en verre de Saint Denis (nos villes absurdes ne sont vraiment pas prêtes pour le changement climatique). 

18H45 : Arrivée au Stade de France. 

Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — Stade de France — vue extérieure
Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — Stade de France — vue extérieure

J’ai fait 20mn de queue pour une barquette de frite et une bière. Est-ce normal ? Les autres baraques à frite sont fermées. Pourquoi ? (il y a un pognon de dingue à se faire il me semble). 

Sur les hauts parleurs à l’extérieur du stade, passe une musique nullisime. Il faudrait établir une censure mondiale pour interdire Africa de Toto — partout, pour toujours.

19H56 : J’ai fini par rentrer à l’intérieur du stade. Gradins. Place n°12 en R15. J’ai pu voir que je ne verrai rien. Côté gauche de la scène. Un bout d’écran, l’avant de la scène, le proscenium et c’est tout. Je ne peux pas dire que je n’étais pas prévenue — il y avait écrit « visibilité réduite » sur mon billet. Et vu le prix que j’ai payé je m’attendais plus ou moins à quelque chose comme ça (mais plutôt moins que plus). 

Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — Stade de France — vue intérieure — gradins au soleil
Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — Stade de France — vue intérieure — gradins au soleil

Cependant, j’avais de la chance, j’étais à l’ombre. Ceux des gradins en face devaient être en train de fondre. Le changement climatique va sans doute nous faire changer nos expressions. On ne dira plus « se faire une place au soleil » mais « se faire une place au frais ». 

Attente. J’aurais dû prendre un livre. 

Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — vue intérieure — début du concert de Jenny Beth
Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — vue intérieure — début du concert de Jenny Beth

20H : Jenny Beth est arrivée. Le son est tellement fort que :

  1. Les fauteuils vibrent
  2. Je me suis acheté des bouchons d’oreille
  3. J’ai poussé un « ouf » de soulagement à la fin du morceau. 

En dehors du son beaucoup trop fort, la musique de Jenny Beth ne m’intéressait pas. Même si elle se démène sur scène, ça ressemble à des trucs entendus mille fois. Elle suit les règles au lieu d’inventer ses propres règles. 

J’avais eu la bonne idée d’amener des jumelles avec moi — prêtées par mes amis adorables — j’ai observé les gradins d’en face. Quelqu’un avait une bannière sur laquelle était écrit « Heaven is real — God bless you ». C’est bizarre comme message pour un groupe dont le songwriter est agnostique. Peut-être que le message est destiné au public. Ne serait-ce pas une secte qui essaie de nous embrigader ?

2. Visibilité proche du 0 & son épouvantable

21H : Enfin ! 

a) J’ai passé 80% du concert avec les jumelles sur les yeux. Je pouvais voir Dave sur le devant de la scène mais pas Martin, caché derrière une structure métallique.

b) La scénographie : Anton Corbijn maîtrise à la fois la science des couleurs et celle du rythme. Tous ces jaunes, magenta, bleu, rose — couleurs qui illuminent les musiciens autant que la foule —, des images sur les écrans qui montrent alternativement les musiciens au rythme de la musique. Scénographie merveilleusement instagramable — comme le montre le compte Insta de Ger Beja (il a d’ailleurs pris une photo sublime de Martin à ce concert). 

Bon, ben, d’où j’étais je ne voyais de la scénographie qu’un bout de l’écran gauche. Autant dire rien. 

Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — Stade de France — vue intérieure — les lumières sur le public — vague de magenta et rayons de safran
Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — Stade de France — vue intérieure — les lumières sur le public — vague de magenta et rayons de safran

Heureusement que je l’avais vue en vidéo auparavant (message pour Dave: je peux imaginer comme ce doit être agaçant tous ces téléphones braqué sur vous — mais toutes ces images sont nécessaires pour ceux qui n’ont pas les moyens de venir au concert où auront une visibilité nulle lors dudit concert). 

Mais les effets de lumière sur la foule sont magnifiques. 

Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — Stade de France — vue intérieure — les lumières sur le public — fumée magenta et rayons de safran
Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — Stade de France — vue intérieure — les lumières sur le public — fumée magenta et rayons de safran

b) Le son est toujours trop fort (pourquoi ? Quelle en est la nécessité ? Un public devenu sourd ne sera d’aucune utilité à Depeche Mode) — et il n’est pas bon du tout. Il ne rend pas justice à la beauté mélancolique de My cosmos is mine, ni au merveilleux Speak to me. 

Le public semble attendre quelque chose. 

Par paliers, à mesure que la nuit tombe, Depeche Mode nous invite à s’immerger dans leur univers, à explorer les mers de leurs albums. 

Et c’est au crépuscule, avec Everything Count, que le voyage prend de la vitesse. 

3. Et malgré tout c’était très beau

a) Parce que les chorégraphies merveilleuses de Dave — à la fois majestueuse et pleine de grâce — aériennes et énergique — quelque part entre le flamenco & le Tai chi — mélangé aux chorégraphies typiquement gahaniennes.

b) Parce que Dave & Martin adorent être chefs d’orchestre de leur public. Ils semblent à chaque fois étonnés et ravis de pouvoir jouer avec leur public autant que de constater le plaisir qu’à le public de jouer avec eux. 

Et aussi, dans un concert nécessairement millimétré, où chaque soir se joue la même pièce mille fois répétée, ce moment de jeu avec le public est leur espace de liberté, leur seule marge d’improvisation. 

A la fin de Just Can’t Get Enough, Dave dirige les « hoho » du public pendant plus d’une minute — et ça l’amuse comme un fou — comme le montre la vidéo de Sandrine Maître Dragon :

Concert de Depeche Mode au Stade de France le 24 juin 2023 — Dave joue avec son public à la fin de Just Can’t Get Enough et Martin se marre — Vidéo publiée avec l’aimable autorisation de @maitredragonsg

Martin joue aussi avec le public à la fin de Home, à sa manière, sourire rayonnant aux lèvres, comme le montre la vidéo de Stéphane Prince : 

Concert de Depeche Mode le 24 Juin 2023 — Martin jouant avec le public à la fin de Home — quel sourire ! — publié avec l’aimable autorisation de Stéphane Prince

c) Parce que la poésie des lumières des téléphones portable dans la nuit.

 

Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — lumières des téléphones portable sur Waiting for the Night — nuit
Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — lumières des téléphones portable sur Waiting for the Night

d) Parce que « merci » et « thank you » : ils passent leur temps à remercier le public chaque fois qu’ils ont chanté un truc. Martin remercie en français et en anglais — paraissant encore étonné qu’on puisse aimer le voir chanter. Dave nous dit à la fin que nous sommes une « great audience ». 

e) Parce qu’ils sont à la fois grandioses et trop mignons — et Depeche Mode est sans doute le seul groupe à incarner ce paradoxe — un mélange de tendresse et de distance, de spectacle millimétré et de sourire d’enfant, de panache et d’humilité, de divinité et d’humanité — tout ce qui fait l’étrangeté radicale de Depeche Mode. Ils ont l’air sincèrement d’être ravis de nous voir —  et c’est le plus étonnant après toutes ces années et tous ces concerts. 

d) Parce que évidemment, le champ de blé sur Never let me down again — plus émouvant à voir en vrai qu’en vidéo ;

f) Parce que Dave passe un temps fou à câliner Martin — il le serre dans ses bras, l’embrasse — et fait ce que tout fan rêve de faire : il lui caresse les cheveux. (c’est très flagrant dans le montage vidéo qu’on peut voir ici). Et à la fin tous les musiciens se serrent dans les bras. 

4. Enjoy the Silence & vinaigrette

22H40 : Au début d’Enjoy the Silence, je reçois un appel de mon fils. Il savait que j’étais au concert. S’il m’appelait c’est que c’était grave. Et urgent. Il devait s’agir d’une question de vie ou de mort. Affolée, je dérange toute la rangée assise derrière moi et je dévale les escaliers pour sortir. Une fois dehors, je le rappelle. Et là, il me demande le plus tranquillement du monde… la recette de la vinaigrette*. Je suis d’abord resté sans voix. Puis je lui ai dit que je m’étais inquiétée. Puis que je lui enverrais la recette par SMS plus tard. Je suis revenue à ma place en pestant contre l’instinct maternel, assez furieuse d’avoir raté Enjoy the silence — même si je préfère la version à l’harmonium (et je regrette que Martin n’ai jamais joué la version à l’harmonium en concert — ce serait très beau), c’était quand même quelque chose de grandiose.

Fin du concert avec les lumières clignotantes de Personal Jesus (je n’aime pas cette chanson, mais en concert c’est magnifique), sur Dave chantant Happy Birthday à une spectatrice et un câlin des musiciens. 

5. Un dialogue amoureux avec 70 000 personnes

Les spectateurs ne viennent pas pour écouter de la bonne musique (c’est le pire endroit pour ça), ni pour danser comme des fous ou s’exploser les tympans. Ils viennent pour participer à un rituel, voir leurs divinités en chair et en os — et surtout, pour participer à un dialogue amoureux. 

A minuit j’étais dans le RER D où une voix féminine et rassurante nous disait dans les hauts parleurs que nous allions partir dans quelques minutes pour Paris. Cerveau en ébullition. Je me demande ce que penserai les jeunes Dave et Martin de 1981 s’ils pouvaient voir ce qu’ils sont capables de faire aujourd’hui.  

Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — Stade de France — vue intérieure — les lumières sur le public — fumée jaune, rayons vert gazon et jaune d'or — reflets magenta
Concert de Depeche Mode le 24 juin 2023 — Stade de France — vue intérieure — les lumières sur le public — fumée jaune, rayons vert gazon et jaune d’or — reflets magenta

Notes : 

*Pour la défense de mon fils, c’était une vinaigrette spéciale** — et il m’a dit plus tard qu’il croyait que le concert était terminé.

** A la demande générale, voici la recette de la vinaigrette : Ail 🧄, Sauce soja, sucre, vinaigre, huile d’olive, vinaigre balsamique, moutarde à l’ancienne (grains) — moitié huile moitié vinaigre.

Sinon, personnel du Stade de France adorable

RATP au top — nombreux RER, voix nous indiquant sur quel quai nous diriger, quand le prochain RER allait arriver, etc.

Quelle est la plus belle rue de Paris ?

Après m’être posée la question pendant des années, désormais je n’ai plus de doute.

C’est la rue de la Montagne Sainte Geneviève, entre la rue Laplace et la place du Panthéon, dans le sens de la montée (le sens est important).

Rue de la Montagne Sainte Geneviève au coin de la rue de l'Ecole Polytechnique
Rue de la Montagne Sainte Geneviève au coin de la rue de l’Ecole Polytechnique

J’y suis retournée samedi dernier et sa beauté m’a encore frappée.

La rue de la Montagne Sainte Geneviève est une rue du 5ème arrondissement, qui grimpe entre la rue des Ecoles et la Place du Panthéon.

Comme sa pente est raide, c’est une rue qui se mérite.

Au fur et à mesure de sa montée se dévoilent des surprises.

Elle commence par être une petite rue banale, avec des commerces et des bureaux (un droguiste a l’angle de la rue des Ecoles, un Franprix, des restaurants cheap) — puis, au fur et à mesure de la montée, elle se transforme.

On arrive sur la très jolie place Jacqueline de Romilly avec ses cafés, sa fontaine et la sublime porte d’entrée de lEcole Polytechnique.

Fronton de l'entrée de l'ancienne école polytechnique à Paris — bas reliefs sur le thème des sciences — début XIXe siècle
Fronton de l’entrée de l’ancienne Ecole Polytechnique — bas reliefs sur le thème des sciences — début XIXe siècle — source : Wikimedia

Puis apparaît progressivement un bout de Saint Etienne du Mont.

Rue de la Montagne Sainte Geneviève  devant Saint Etienne du Mont
Rue de la Montagne Sainte Geneviève devant Saint Etienne du Mont

Puis sa tour et sa porte latérale Renaissance posée sur son corps gothique — ce mélange des genres que j’adore.

Rue de la Montagne Sainte Geneviève  devant Saint Etienne du Mont
Rue de la Montagne Sainte Geneviève devant Saint Etienne du Mont

Et, arrivé tout en haut de la rue surgit le dôme néo-classique du Panthéon.

Rue de la Montagne Sainte Geneviève avec vue sur le Panthéon

Et ce n’est pas tout. Il y a une surprise : aux pieds de Saint Etienne du Mont se trouve un arbre merveilleux. Un arbre dont les fleurs sentent le chèvrefeuille & qui embaument toute la rue.

ehretia dicksonii devant Saint Etienne du Mont
Ehretia dicksonii devant Saint Etienne du Mont

Il se nomme ehretia dicksonii — un arbre venu d’Asie dont j’ignorais l’existence — qui doit son « discksonii » à un botaniste écossais du XIXe siècle, James Dickson.

Si vous habitez Paris — où que vous y êtes de passage — courrez rue de la Montagne Sainte Geneviève pour vous enivrer de son parfum pendant qu’il est encore temps.

Les goûts, les couleurs & Rembrandt

J’ai échoué dans mon challenge des 7 jours. Ce n’est pas le seul échec de ma vie & ce n’est pas le pire.

Vendredi j’étais à Paris toute la journée pour travailler à l’Adagp et le soir j’étais chez des amis qui avaient des invités à dîner. Je ne pouvais pas leur dire que j’allais m’isoler dans une chambre pour écrire un article de blog, cela aurait été malpoli.

Et hier soir j’étais trop fatiguée pour écrire quoi que ce soit.

Aujourd’hui sera un article éclectique* sur le Rijkmuseum, Rembrandt & le snobisme.

***

1. Rembrandt

Je ne suis pas allé visiter de musées pour la Nuit européenne des musées hier soir. Trop fatiguée et trop d’orages.

Mais si j’avais pu choisir quel musée visiter, j’aurais voulu revoir le Rijkmuseum d’Amsterdam. Pas pour voir La ronde de nuit (qui est en réalité une ronde de jour) de Rembrandt mais le Syndic de la confrérie des drapiers du même, qui m’avait beaucoup impressionné lorsque j’avais visité le musée en 1994. Face à lui, on a vraiment l’impression que ces hommes plantent leur regard dans le vôtre par delà la table et les siècles.

Rembrandt, Syndic de la confrérie des drapiers, 1662, huile sur toile, Rijkmuseum d'Amsterdam — source : Wikimedia — 6 hommes vêtus de noir à col blanc selon la mode du 17e siècle regardent le spectateur par dessus une table recouverte d'un tapis rouge et or
Rembrandt, Syndic de la confrérie des drapiers, 1662, huile sur toile, Rijkmuseum d’Amsterdam — source : Wikimedia

C’est ce tableau qui m’a fait aimer Rembrandt, avec le Saul et David qui se trouve au Mauritshuis de La Haye.

Rembrandt, Saul et David, huile sur toile, Circa 1650, Mauritshuis de La Haye — source : Wikimedia
Rembrandt, Saul et David, huile sur toile, Circa 1650, Mauritshuis de La Haye — source : Wikimedia

Saul qui s’essuie les yeux dans les rideaux parce qu’il est bouleversé par la musique jouée par le jeune David, est une belle façon de montrer l’émotion suscitée par la musique.

2. Du snobisme

Quand j’avais fait ce voyage en 1994, c’était avec le groupe de peinture étrangère de l’Ecole du Louvre, sous la houlette de notre professeur, Monsieur Noldus (le meilleur professeur que j’ai eu à l’école du Louvre, celui qui m’a fait comprendre le principe essentiel de l’Histoire de l’art : qui achète ?).

A l’époque j’étais très snob. Je n’aimais que les Primitifs (flamands et italiens), Le Caravage & Les Nabis.

Paul Sérusier, Le Talisman, 1888, huile sur bois, Musée d'Orsay — source : Wikimedia — paysage représenté par des touches de couleurs vives — presque abstrait — on devine des arbres le long d'une rivière
Paul Sérusier, Le Talisman, 1888, huile sur bois, Musée d’Orsay — source : Wikimedia

C’est ce voyage qui m’a fait aimer Rembrandt. Depuis j’ai appris à aimer de nombreux artistes que je snobais (comme Van Gogh par exemple) & je sais qu’il est idiot de camper sur des à priori (même si je déteste toujours Rodin et Bernard Buffet).

Désormais j’ai abandonné toute forme de snobisme.


*C’est le mot élégant pour dire bordélique.

Laisser un commentaire

Dante Gabriel Rossetti

Demain sera l’anniversaire de Dante Gabriel Rossetti né le 12 mai 1828.

Dante Gabriel Rossetti, Dantis Amor — Wikimedia
Dante Gabriel Rossetti, Dantis Amor — Wikimedia

C’est un peintre dont j’aime beaucoup les aquarelles du début de sa carrière, sur le cycle Arthurien et le poète italien Dante (il était obsédé par sa relation avec Béatrice et par l’histoire de Paolo & Francesca de Rimini — et de manière générale par les histoires d’amour).

Cofondateur en 1848 de la confrérie des préraphaélites (la PRB pour les intimes) avec John Everett Millais et William Holman Hunt, ils s’opposent au Maniérisme italien et cherchent à retrouver la beauté des compositions du Quattrocento (italien et flamand).

William Holman Hunt, Nos Côtes anglaises ou Moutons abandonnés — Wikimedia
William Holman Hunt, Nos Côtes anglaises ou Moutons abandonnés, Tate Britain — Wikimedia
John Everett Millais, Ophélie, Tate Britain, 1851 — Wikimedia
John Everett Millais, Ophélie, Tate Britain, 1851 — Wikimedia

Une exposition est consacré à Dante Gabriel Rossetti à la Tate Britain : « The Rossettis » du 6 avril au 24 septembre 2023

Laisser un commentaire

2024 Année Romantique

2024 sera le bicentenaire de l’année 1824, année importante pour le Romantisme puisque les deux plus éminent pionniers du Romantisme, Théodore Géricault et Lord Byron sont mort cette année là.

C’est aussi l’année où Beethoven a composé la 9e symphonie.

1. Lord Byron & son influence

Portrait de Lord Byron (vu de profil) par George Harlow, dessin — source Wikimedia
Portrait de Lord Byron par George Harlow, dessin — source Wikimedia

Il y aurait tellement à dire sur Lord Byron que je vais faire court. C’était un homme de contradiction. Il disait de lui même, à la fin de sa vie, dans le dernier chant de Don Juan :


« Je suis changeant, pourtant je suis « Idem semper » ;
Patient, mais je ne suis pas des plus endurants ;
Joyeux, mais quelquefois, j’ai tendance à gémir ;
Doux, mais je suis parfois un « Hercules furens » ;
J’en viens donc à penser que dans la même peau
Coexistent deux ou trois ego différents »
(Chant XVII, 11)

Ayant un très grand sens de l’humour, il se disait à lui même en 1811, avant même de connaitre la gloire, ceci :

« Raisons justifiant un changement de style de vie :

1.À 23 ans, le meilleur de la vie est passé et les amertumes augmentent.

2. J’ai vu les hommes dans divers pays et je les trouve partout également méprisables, la balance penchant plutôt en faveur des Turcs.

3. Je suis écœuré jusqu’au fond de l’âme : « Ni vierge ni jouvenceau ne me donnent plus de plaisir ».

4. Un homme infirme d’une jambe est dans un état d’infériorité corporelle qui augmente avec les années et rendra sa vieillesse plus irritable et intolérable. J’ajouterai que dans une vie future, j’espère avoir en compensation au moins deux jambes, sinon quatre.

5. Je deviens égoïste et misanthrope.

6. Mes affaires, dans mon pays comme à l’étranger, ne sont guère réjouissantes.

7. J’ai épuisé tous mes appétits et la plupart de mes sujets de vanité — oui, même ma vanité d’auteur.

Ses poèmes ont inspiré nombres de peintres Romantiques, comme le célèbre Sardanapale de Delacroix — mais aussi le Mazeppa de Géricault :

Théodore Géricault, Mazeppa, 1822, coll part — source : Wikimedia
Homme attaché à un cheval qui sort d'une rivière, fond sombre (bleu nuit/violet) — teinte brunes pour les personnages, éclairage caravagesque
Théodore Géricault, Mazeppa, 1822, coll part — source : Wikimedia

2. Théodore Géricault & son influence

Autoportrait de Théodore Géricault, 1822, Musée des Beaux arts de Rouen — Source : Wikimedia — homme roux et barbu avec un nez en bec d'aigle, des yeux qu'on devine bleu qui regardent le spectateur
Autoportrait de Théodore Géricault, 1822, Musée des Beaux arts de Rouen — Source : Wikimedia

Théodore Géricault est entré dans le Romantisme avec son célèbre Radeau de la Méduse, dont les teintes sombres et la touche pâteuse rompait avec la tradition Néo-Classique de Jacques Louis David. Exposé au Salon de 1819 au milieu des Girodet, l’oeuvre choque les critiques pour son sujet, sa forme et son format (une très grande toile pour peindre un fait divers). C’est aussi une attaque implicite de la Monarchie. Et le personnage noir au centre du tableau fait grincer des dents.

Le tableau de Géricault aura plus de succès en Angleterre, inspirant à William Turner des scènes de naufrages.

Géricault s’est ensuite mis à peindre de plus petits formats, et beaucoup de chevaux. Il adorait les chevaux, jusqu’à en mourir, puisqu’il meurt des conséquences d’une chute de cheval.

Nicolas Sébastien Maillot, Vue du Salon et de l'entrée de la grande galerie du musée royal (1831) — source : Wikimedia — le Radeau de la Méduse se trouve au milieu des œuvres néo-classique
Nicolas Sébastien Maillot, Vue du Salon et de l’entrée de la grande galerie du musée royal (1831) — source : Wikimedia

Il aura une influence déterminante sur le jeune Delacroix, qui a servi de modèle à l’un des personnage de La Méduse, et disait : « « Géricault m’avait permis de contempler Le Radeau de La Méduse alors qu’il était encore en train d’y travailler. Cela eut un tel effet sur moi qu’à peine sorti de l’atelier, je commençai à courir tel un forcené jusqu’à chez moi, sans que rien ne puisse m’arrêter. »

J’espère que les musées ont prévu de célébrer dignement l’évènement.

Laisser un commentaire

Journal du 8 & 9 mai

Alligator, gueule ouverte, se tenant sur un tronc d'arbre au milieu d'une rivière
Bernard l’alligator

Lundi 8 mai

8H
Réveillée en forme. Ravie que nous soyons un jour férié. Je vais pouvoir écrire. Mon objectif du jour est d’écrire pour 1979 le passage au Woodlands Youth Center de Basildon, le moment où mon héroïne explique à Dave et Vince qu’elle vient du futur (Martin & Andy le savent déjà, Martin a deviné dans le métro).

9H
Pas envie d’écrire. J’ai peur d’écrire platement un passage qui doit être drôle. 

10H
Fait un post pour annoncer mon nouvel article de blog sur la rêverie. Pas sûre que ça intéresse grand monde (en fait, si, grâce à Caspar David Friedrich Instagram l’a proposé à 163 personnes).

11H
Pour avoir l’impression d’avoir fait quelque chose d’utile de ma matinée, j’ai tondu une partie de ma pelouse. Je pensais que ça m’oxygénerais le cerveau — en fait non, ça m’a juste épuisé les bras. 

Primevères violettes, roses et bleues — une pensée d'un bleu velouté au milieu
Primevères & pensées (pour ajouter un peu de couleurs à cet article qui est très vert)

Midi
Mangé devant la série Succession.
Je ne comprends pas le succès de cette série : ils sont d’une violence inouïe dans cette famille — une violence de langage qui moi me choque — & beaucoup de mépris— entre eux et avec les autres — des enfants gâtés & égoïstes qui jouissent de leur pouvoir en humiliant les autres. 

Je préférais Salade Grecque qui en est tout le contraire : beaucoup d’amour — et des individus qui tentent de changer le monde en mieux — des individus généreux. 

Salade Grecque, la nouvelle série de Cédric Klapisch disponible sur Prime vidéo — les enfants avec leurs parents.
Salade Grecque, la nouvelle série de Cédric Klapisch disponible sur Prime vidéo — les enfants avec leurs parents.

13H
Sieste
Café sur ma terrasse. 

Temps tout gris mais doux. 

16H 
Courses au Casino, qui par chance était ouvert pour acheter de la pâtée pour chat. 

Puis longue balade à vélo jusqu’à Saint Remy. Me suis approchée des douves du château pour voir si on pouvait y mettre un alligator. Oui, on peut. 

L’automne dernier, j’ai commencé un roman de Cosy Mystery qui se passait dans le château de Saint Remy. Le nouveau propriétaire du château, Johnny Crow (la future victime), avait mis un alligator dans ses douves. Il l’avait nommé Bernard parce qu’il lui trouvait une ressemblance avec Bernard Arnault. Je trouvais que c’était une bonne idée pour donner plus de légèreté a mon histoire (et l’alligator aurait pu être utile au moment du duel final entre mon héroïne et son ennemie). J’ai arrêté l’écriture parce que je m’étais attachée à Johnny Crow et je regrettais de l’avoir fait assassiner. 

Douves du château de Saint Rémy — eau très verte — lierre sur les bords
Douves du château de Saint Rémy

17H
Au retour, le cerveau parfaitement oxygéné, me suis mise à l’écriture. Ce n’est pas aussi drôle que je l’avais imaginé — estro* à 10% — phrases plates mais j’ai quasiment terminé le passage que je devais terminer au Woodlands Youth Center

Et j’ai plein de questions : qui prêtait le centre aux groupes ? A quoi il ressemblait ? Peut-on y aller à pied depuis le centre de la ville ou doit-on prendre un bus ? Dois-je le décrire ? Et où se trouvait la banque où travaillait Martin ? Devait-il prendre le métro & le train ou seulement le train ? 

Est-ce important pour un roman de science fiction ?

19H
Dîné. 

22H
Grande fatigue. Après mes exercices d’anglais, je me suis couchée

Mais un sursaut d’énergie — et une bouffée de chaleur — m’ont fait sortir de ma torpeur — & j’ai écrit mon article sur le Social Media Manager de John Lennon. Assez fière de moi : je ne dis pas grand chose mais j’ai réussi, pour un sujet professionnel, à parler d’amour et de poésie (et de John & Yoko, of course). 

Route entre le château de Saint Rémy et le Canal de Bourgogne
Route entre le château de Saint Rémy et le Canal de Bourgogne

Mardi 9 mai

6H
Après mes 2 cafés, me suis remise à 1979

J’ai arrangé mon passage, crée un nouveau chapitre qui se nomme « Einstein dans le métro » (mon chapitre intitulé « La fameuse scène électronique de Basildon » était beaucoup trop long). 

9H
Fait un post sur Insta pour annoncer mon nouvel article sur le blog.

10H
Travail pour l’Adagp.  

Midi
Mangé devant des vidéos sur Basildon : un documentaire de la fin des années 70 (pas de date) — intéressant pour le décor et les costumes — et la croyance naïve que c’était une ville idéale — et ensuite une vidéo « Walk In » — où un individu se déplace de nos jours dans la ville sans rien dire, en filmant simplement le décor. J’avais l’impression qu’il allait se passer quelque chose mais en fait il ne se passe rien. La ville est aussi laide que ce que j’avais vu sur les photos mais le fait que le centre soit entièrement piéton, c’est plutôt pas mal. 

Et j’ai enfin pu voir à quoi ressemblait la Woodlands School. Architecture à la géométrie absurde. Mais c’est au milieu d’un parc.

13H
Repris le travail pour l’Adagp

15H
Posté une photo de Dave Gahan sur Insta pour son anniversaire — une photo sur scène en 1981 de source non identifiée trouvée sur Pinterest — rarement vue sur Instagram — image où il a un très beau geste de la main & une gravité mélancolique

16H
Ai nourris les chats

17H
Fin du travail pour l’Adagp

Continué à regarder des vidéos sur Basildon. Elles ont un effet étrangement apaisant. 

19H
Dîné 

Vue du Canal de Bourgogne à Saint Rémy — herbe très verte — eau tout aussi verte
Vue du Canal de Bourgogne à Saint Rémy

 (*l’estro est le nom que je donne à mon inspiration, d’après Lord Byron qui lui aussi lui donnait ce nom dans son journal. Je trouvais ça pratique.)

 

Laisser un commentaire

Quel est le meilleur Social Manager du Monde ?

Pour moi c’est celui/celle qui gère les comptes de John Lennon — sur Instagram, Facebook & Twitter.

D’abord pour la beauté de sa mise en page du compte Instagram :

Mais aussi pour les citations passionnantes sur twitter avec des photos parfaitement choisies :

Capture du compte twitter de John Lennon avec une photo de John Lennon très jeune et une citation où John dit qu'il n'est pas un homme dur mais au contraire, très sensible.

Mieux encore, dans la soirée de l’anniversaire de John Lennon, le 9 octobre 2022, le/la social media manager twittait des citations de John Lennon sur la création de ses chansons ou sur sa vie, et au même moment, Yoko Ono twittait des réflexions et des souvenirs. Les tweets s’entrecroisaient, parfois se répondaient.

John :

  • « GROW OLD WITH ME*. My ultimate goal is for Yoko & I to be happy & try and make other people happy through our happiness. I’d like everyone to remember us with a smile. But, if possible, just as John & Yoko who created world peace forever. » 
  • « We both think alike. We’ve both been alone. And we seem to have had the same kind of dreams when we were alone. I always dreamed of a woman like this one coming into my life. You can’t go out looking for this kind of relationship. It’s like somebody was planning it from above. »

Yoko :

  • « I was a very lonely person before I met John. But I started to open up a little through love, and that was the greatest thing that had happened to me. We understood each other so well, and I wasn’t lonely anymore, which was a shocking experience. »

C’était plein d’amour, d’humour, de poésie et d’injonctions à la douceur.

Deux branches d'un pommier avec des feuilles et une pomme — gravure de couleur rouge — fond rose. Référence à la chanson de John Lennon, Grow Old with me.
« Deux branches d’un même arbre », paroles de la chanson Grow old with me.

*Grow Old With Me est l’une des dernières chanson de John Lennon. Il n’a pas eu le temps de l’enregistrer en studio. Elle n’existe qu’en version démo. Voici un extrait des paroles :
« Grow old along with me
Two branches of one tree
Face the setting sun
When the day is done
God bless our love
God bless our love »

Laisser un commentaire

A quoi sert la rêverie ?

nuages blancs et roses sur fond bleu — citation "De rêver n'arrêtez pas".
« De rêvez n’arrêtez pas » — magnifique injonction trouvée sur Canva — Canva est une mine d’or — l’ai-je déjà dit ?

En faisant le bilan de sa vie, Stendhal écrivait dans son autobiographie, Vie de Henry Brulard : « L’état habituel de ma vie a été celui d’amant malheureux, aimant la musique et la peinture […] Je vois que la rêverie a été ce que j’ai préféré à tout, même à passer pour homme d’esprit. »

Même Stendhal, qui a eu une vie riche et trépidante, a beaucoup parlé d’amour — a même écrit un livre merveilleux sur le sujet, De l’amour — a préféré la rêverie à l’amour. C’est dire le puissant sortilège de la rêverie.

Les anglais ont un mot pour ça, « daydreaming » qui n’existe pas en français. « Rêve éveillé » ne veut pas dire la même chose, il signifie plutôt se retrouver dans un conte de fée.

Le mot « rêve » renvoie aux rêves inconscients de la nuit. 

Il nous reste « rêverie ».

Le mot est malheureusement associé à Jean-Jacques Rousseau et ses Rêveries d’un promeneur solitaire ». Mais Rousseau ne m’intéresse pas. J’ai sa misogynie en horreur. 

La rêverie c’est se raconter des histoires à soi-même.

Mais à quoi sert à la rêverie ?

A plein de trucs.

La rêverie sert à créer

Edgar Morin dit dans L’oblique que la paresse stimule notre créativité, l’oisiveté est le moteur de l’inspiration. Et il a bien raison. Parce que l’oisiveté permet de rêver et que rêver est nécessaire à toute création. 

Romain Gary, en bon disciple de Stendhal, a beaucoup écrit sur le rêve qui est pour lui synonyme d’imaginer. Ses derniers romans sont des odes à l’imagination et à l’amour : Clair de femme, Les cerfs volants et Les Enchanteurs : « J’avais découvert l’art de fabriquer l’éternité avec de l’éphémère, un monde vrai avec avec des rêves et l’or avec de la fausse monnaie, et cet or, cette poudre d’or jetée aux yeux, ne perdra son pouvoir de donner à aimer, à espérer et à vivre, que lorsque le dernier saltimbanque de notre vieille tribu aura été chassé des tréteaux. »

Caspar David Friedrich, Le rêveur, 1840 — source : Wikimedia — jeune homme assis dans une abbaye en ruine au soleil couchant — illustration pour mon article sur la rêverie
Caspar David Friedrich, Le rêveur, 1840 — source : Wikimedia

La rêverie nourrit l’amour

Selon Romain Gary, toujours lui, on ne peut aimer sans avoir « rêvé » l’autre, l’avoir imaginé, lui avoir inventé des qualités, l’avoir mythifié, l’avoir transformé en dieu/déesse, héros/héroïne de roman, poussant à son extrémité la Cristallisation stendhalienne.

Il n’y a pas d’amour sans imagination.

Il a même écrit un roman entier sur le sujet, Europa, où les rêves s’emboîtent les uns dans les autres au point qu’on ne sait plus qui rêve qui (pas son meilleur — lui qui voulait écrire des romans « affectifs » a écrit un roman trop « cérébral »)

Dans Les Enchanteurs, il a fait beaucoup plus simple : « L’amour, tu sais, ce dont il a le plus besoin, c’est l’imagination. Il faut que chacun invente l’autre avec toute son imagination, avec toutes ses forces et qu’il ne cède pas un pouce du terrain à la réalité ; alors là, lorsque deux imaginations se rencontrent… Il n’y a rien de plus beau. »

John William Waterhouse, Tristan & Yseult, coll part, 1916 — source : Wikimedia — Tristan en armure et Yseult en robe rouge et manteau vert boivent le philtre d'amour sur le bateau qui les amènent en Bretagne — illustration de mon article sur la rêverie
John William Waterhouse, Tristan & Yseult (se partageant le philtre d’amour en toute inconscience), coll part, 1916 — source : Wikimedia

La rêverie est un refuge

Et la rêverie ne sert pas seulement à créer. La rêverie est aussi le refuge contre l’adversité. Fuir dans les mondes imaginaires une réalité inacceptable. 

Romain Gary, encore, toujours dans Les Enchanteurs : « Mon regard avait peine à la contenir {Teresina}, comme si mon imagination, brusquement épuisée & défaillante, se fût trouvée en proie à un de ces assauts de la réalité qui réussissent parfois à prendre par surprise ceux qui se mettent à douter d’eux-mêmes. … Teresina me sourit et, d’un seul coup, toutes nos craintes s’évanouirent, car le sourire nous la restituait dans une gaité, un rayonnement, qui firent fuir en un instant les bêtes glapissantes de la peur. »

Jérôme Bosch, Le jardin des délices, détail — source : Wikimedia — Porc épic dans une bulle — illustration pour mon article sur la rêverie
Jérôme Bosch, Le jardin des délices, détail — source : Wikimedia

La rêverie est un antidépresseur gratuit, un anxiolytique naturel.

Elle peut aussi devenir une drogue puissante. 

Caspar David Friedrich, Promeneur au dessus de la mer de nuages, Kunsthalle de Hambourg, circa 1817 — source : Wikimedia — Monsieur  vu de dos se tenant debout sur un rocher, canne à la main — devant lui s'étend un paysage fait de nuages avec quelques rochers bruns émergeant — illustration de mon article sur la rêverie
Caspar David Friedrich, Promeneur au dessus de la mer de nuages, Kunsthalle de Hambourg, circa 1817 — source : Wikimedia

Laisser un commentaire

Défi des 7 jours

Tartelette aux fraises sur fond rose
J’ai mis une tartelette aux fraises comme illustration parce que c’est la saison des fraises et que c’est appétissant.

Je me suis proposé à moi-même un défi : écrire un article de blog par jour pendant 7 jours.

Ce seraient des articles plus courts et superficiels. Internet et les Réseaux sociaux préfèrent la légereté et la superficialité (et la régularité aussi).

Logo de twitter sur fond rose

Autre information : en raison de la nouvelle politique infligée à Twitter par Elon Musk, il n’y aura bientôt plus d’envoi automatique des articles vers twitter. Je pourrais toujours l’envoyer après avoir publié mon article. J’essaierai d’y penser.

Wes Anderson — Eloge du rose

Vue de l'hôtel rose de Grand Budapest Hôtel de Wes Anderson
L’hôtel rose — Grand Budapest Hôtel de Wes Anderson

Wes Anderson a crée un univers tellement reconnaissable qu’une vague de vidéos imitant ses films déferle sur les réseaux sociaux avec l’Obituary d’Alexandre Desplat, musique du film The French Dispatch, en bande son. 

Tapez le hashtag #wesandersonedit pour voir. @Esno.art a fait des tuto sur Tiktok pour être dans la parfaite imitation. Tips for creators propose un template dédié.

C’est la tendance incontournable du moment, même si Instagram a pris du retard en ne permettant pas d’utiliser Obituary en bande son des Reels et Stories.

Auparavant, il y avait déjà une vogue Wes Anderson, mais des photos ressemblant à un plan de ses films. Un compte Instagram les recensait.

Wes Anderson dans la camionnette de The French Dispatch
Wes Anderson dans la camionnette de The French Dispatch

Pourquoi tout le monde aime Wes Anderson alors qu’il réalise des films si contemplatifs ?

Si Wes Anderson suscite un tel engouement ce n’est pas seulement pour la symétrie de ses plans ou le pastel de ses images. 

Tentative de décryptage du mystère Wes Anderson en 7 points.  

1. Les films de Wes Anderson sont des contes

Ses films sont présentés comme des livres.

Ses personnages écrivent des livres.

Les parties du film sont nommés chapitres.

Wes Anderson fait tout pour que nous sachions que nous sommes dans un roman. Une façon de dire « rien n’est vrai ».

Arthur Howitzer et Roebuck Wright en conférence sur fond rose des murs dans The French Dispatch — Wes Anderson
Arthur Howitzer et Roebuck Wright en conférence sur fond rose des murs dans The French Dispatch

The Royal Tenenbaums est un livre emprunté à la bibliothèque au début du film. Tous les personnages ou presque ont écrit un livre, même le timide comptable Henry Sherman. Dans Budapest Hôtel le film s’ouvre sur une jeune fille qui vient rendre hommage au romancier qui l’a écrit. Ensuite le romancier nous raconte comment il a eu l’idée d’écrire ce roman avec sa rencontre avec Zero Moustafa.

Aucun des films de Wes Anderson ne cherche à être réaliste, c’est même tout le contraire : personnages excentriques et singuliers, contextes extraordinaires, péripéties inattendues, animaux fantastiques (les poissons féériques dans La vie aquatique). Toutes les situations semblent se passer dans un monde parallèle, relever de l’exception, voire de la magie. 

Les personnages sont loufoques, les situations sont loufoques. 

Louis Guichard dans Télérama le résumait parfaitement à propos de La vie aquatique : « Merveille d’artifice cinématographique [qui donne] le spectacle miraculeux de la beauté du monde, et l’extase enfantine qui va avec. »

2. Un monde clos

Les histoires se déroulent toujours des lieux clos. Le reste du monde n’existe pas, ou seulement comme une abstraction menaçante, vulgaire et lointaine. 

L’école Rushmore dans le film du même nom, la maison dans The Tenenbaums, le bateau dans La vie aquatique, l’île dans Moonrise Kingdom, l’hôtel dans The grand Budapest Hotel (et le Zubrowka tout entier). Et les trains couchettes. Wes Anderson a une obsession  pour les trains couchettes, il en met partout, parce que c’est le lieu clos par excellence. Celui de Darjeeling, celui du Grand Budapest Hotel et celui de la pub pour H&M

Les trois frères sur la banquette du train dans Darjeeling Unlimited — orange clair et orange foncé — Wes Anderson
Les trois frères sur la banquette du train dans Darjeeling Limited — orange clair et orange foncé

Et même si The French Dispatch se passe dans une ville entière, Ennui-sur-Blasé est une ville imaginaire que Wes Anderson a crée comme un décor. C’est un Paris imaginaire reconstitué avec des bouts d’Angoulême. Et cette ville imaginaire est aussi traitée comme un lieu clos. Sans parler de la prison qui s’y trouve.

Dans Moonrise Kingdom, l’histoire semble n’être là que comme prétexte pour faire évoluer les personnages dans un décor et les faire utiliser de beaux objets monogrammés. Comme un petit garçon jouant aux playmobils mais un petit garçon qui serait un esthète et dont le père serait PDG de Playmobil pour lui fournir tous les objets dont il rêve. 

Idem dans La vie aquatique même si ce sont des scènes d’extérieur. Cette fois-ci le décor est un bateau + des îles + un sous marin = des lieux ultra clos.

Les personnages de La vie Aquatique à l'intérieur du Belafonte — Wes Anderson
Les personnages de La vie Aquatique à l’intérieur du Belafonte

Et dans tous ses films, le décor est un personnage du film à part entière du film, comme l’hôtel Budapest dans le film du même nom, comme la maison dans La famille Tenenbaum, comme Le Belafonte dans La vie Aquatique.

3. Un monde ordonné

Wes Anderson recrée l’univers à son image et à son goût, il en efface toute laideur et toute vulgarité. La violence, la guerre, le totalitarisme, le racisme et le génocide sont évoqués dans Budapest, mais comme une menace lointaine à venir. Comme une intrusion de la vulgarité et de la noirceur dans le monde élégant et rose du Zubrowka fin de siècle. La violence est toujours hors champ.

La violence est une faute de goût. 

Tout est ordonné dans le monde de Wes Anderson : caméra frontale, angles droits, plans fixes, plans simples, symétrie, travellings — doux — lorsque c’est nécessaire. Ses mouvements de caméra sont aussi doux que ses coloris. Le contraire du cinéma de Paolo Sorrentino où la caméra bouge ad nauseam en permanence.

Tous les déplacements sont chorégraphiés au millimètre, après des répétitions infinies. Pas de place pour le brouillon, l’accident et l’aléatoire.

Les couleurs sont pastels ou vives — presque toujours monochromes — cherchant les contrastes ou les harmonies avec une science inouïe des accords chromatiques. Les images sont surexposées ou saturées selon le film (Asteroid City, le film qui sort le 28 juin 2023 semble avoir choisi la surexposition).  

Monsieur Gustave & Zero avec leurs uniformes violets dans l'ascenseur rouge — The Grand Budapest Hotel — Wes Anderson
Monsieur Gustave & Zero avec leurs uniformes violets dans l’ascenseur rouge — The Grand Budapest Hotel

4. L’obsession des monogrammes

C’est un monde où chaque objet à une place (les tickets de train de Darjeeling ont leur propre patère) et une fonction précise. Et tout a un monogramme : les valises, les cacahouètes, les baskets, les chemises, les pyjamas, les peignoirs. Que ce soit celui du personnage ou de la compagnie de train ou de la team Zissou. Ces monogrammes sont moins un symbole de luxe que d’appartenance. Pareil pour les fameux bonnets rouges. 

Ce sont les objets qui créent l’identité.

Logo de la Team Zissou du film La Vie Aquatique de Wes Anderson

Le lendemain de la rencontre avec son fils dont il prétend ignorer l’existence, Steve Zissou lui propose de prendre son nom et aussitôt annonce qu’il va lui faire du papier à en tête (ce n’est pas une proposition, c’est une annonce). Le papier à en tête étant plus important que les pièces d’identité comme chacun sait (c’est surtout plus chic). Deux jours plus tard, Ned reçoit le papier a en-tête — découvrant au passage que son nouveau père a changé son prénom, Kingsley — tandis que son vrai prénom, Ned, est entre parenthèse. Steve Zissou prend possession de son fils. 

Les monogrammes sont aussi une façon de dire sa singularité au monde. Ils montrent l’identité autant que l’appartenance. Les 3 frères qui parcourent l’Inde à bord du Darjeeling avec les bagages monogrammés encombrants de leur père sont déboussolés mais montrent à tous que leur père était un homme de goût. 

Les trois frères trimbalant leurs valises monogrammées en Inde — Darjeeling Limited — Wes Anderson
Les trois frères paumés trimbalant leurs valises monogrammées dans la cambrousse indienne — Darjeeling Limited

Les personnages naviguent dans l’absurde quand tous les objets ont un sens. Les objets sont rassurants.

Tout comme les costumes. En plus de son obsession du train, Wes Anderson a l’obsession des uniformes : les grooms de l’hôtel, les gardiens de prison, la team Zissou, le blazer de Rushmore, etc. 

Wes Anderson cherche à ordonner le monde — le sien en tout cas.

Il met de l’ordre dans le chaos et le brouillon de la vie. 

5. Les émotions sont atténuées

Tous ses personnages pourraient être surnommés Ennui sur Blasé.

Les acteurs n’expriment aucune émotion, même quand ils sont au comble de la passion ou du désespoir. Ils semblent traîner un éternel ennui de la vie, blasés et désinvoltes. Rien ne semble grave. Tout, y compris la mort, est accueilli avec la même mélancolie. C’est le contraire d’un cinéma de Casavettes où tout est prétexte à un déchainement d’hystérie. 

Les personnages de The French Dispatch après la mort de leur patron — Wes Anderson
Les personnages de The French Dispatch après la mort de leur patron

Est-ce parce que pour Wes Anderson les émotions sont vulgaires ou par admiration pour les films de Godard où les acteurs sont inexpressifs ? 

Même quand les personnages ont un métier ou une activité ils le font avec désinvolture, comme si c’était un hobby (cf. Les journalistes de French Dispatch).

6. Il n’a pas peur du rose

Wes Anderson a un super pouvoir : il n’a pas peur du rose

The Grand Budapest Hôtel de Wes Anderson — Zero & Agatha au milieu des boîtes roses.
Zero et Agatha dans de beaux draps (et de belles boîtes) — The Grand Budapest Hôtel

Le rose est le couleur de l’amour, de la mièvrerie, de l’enfance, des fins heureuses et de ce qui est féminin. Selon les critères du bon goût établi par les hommes, le rose c’est le mal. C’est de très mauvais goût. Le noir, le sordide et le tragique sont considérés comme le comble du raffinement (et du sérieux) depuis le XIXème siècle. 

Mais Wes Anderson il s’en fiche. Son hôtel est rose, tout comme les pâtisseries de Mendel, tout comme les murs de la maison des Tenenbaums, tout comme les costumes de nombreux personnages. Son hôtel est une bonbonnière, son film est une bonbonnière. 

Gardien de prison ouvrant une boîte rose de la pâtisserie Mendel — The Grand Budapest Hôtel — Wes Anderson
Gardien de prison ouvrant une boîte rose de la pâtisserie Mendel — The Grand Budapest Hôtel

Parce que tout simplement le rose est la couleur de l’élégance, de l’amour et de la douceur. Et peu importe si des mâles inquiets ou des critiques grognons grincent des dents.

Seuls comptent la grâce, la poésie et la douceur. 

7. Eloge de la douceur

Wes Anderson nous aide à rajouter de la beauté au monde.  Il nous aide à ré-enchanter nos vies.

Là où Martin Gore nous propose d’échapper aux horreurs du monde dans la rêverie, Wes Anderson propose d’y échapper par la beauté. 

Les films de Wes Anderson sont rassurants, ce sont des doudous. Tout est doux, ordonné, lumineux, élégant, monogrammé malgré le tragique des situations.

Ce n’est pas surprenant si les Ukrainiens filment leur ville dévastées sur l’air d’Obituary. C’est un exercice pour se rassurer, broyer du rose pour ne pas broyer du noir.

D’autres vidéastes amateurs disent clairement ne pas se lasser d’imiter les films de Wes Anderson pour romantiser leur quotidien : « I could do these every day honestly 😂 romantise your life! » ou encore, la même : « At the risk of milking a trend…
(Totally obsessed with every single one of these Wes Anderson style videos and I want this to be my feed forever) »

Hormis quelques vieux machos archaïques, nous voudrions tous vivre dans le monde doux et coloré de Wes Anderson.

Images extraites de Darjeeling Limited, Moonrise Kingdom, Hôtel Chevalier, La vie aquatique, Royal Tenebaums — Wes Anderson
Images extraites de Darjeeling Limited, Moonrise Kingdom, Hôtel Chevalier, La vie aquatique, Royal Tenebaums

Romain Gary écrivait en 1971 dans un article pour Le Monde : « D’une manière générale, nous allons vers un âge où la vie réelle cédera de plus en plus le pas à l’irréalité : télévision, divertissement ou culture, le transfert de l’intérêt vers l’au-delà du réel est, dès maintenant, apparent dans les pays à technologie développée. {…} pour notre civilisation matérialiste sans au-delà, l’irréalité sous toutes ses formes se fera de plus en plus envahissante, parce que nécessaire. {…} Que ce soit dans les sociétés petit-marxiste ou para-capitalistes, l’évasion dans la dimension de l’irréel est inéluctable. » Ce que fait Wes Anderson en est l’illustration parfaite.

Wes Andersonisons le monde !


Disney + propose la plupart des films de Wes Anderson, il ne manque que Moonrise Kingdom et son premier film, Bottle Rocket, que je n’ai jamais vu. 

Une réponse à « Wes Anderson — Eloge du rose »

  1. Avatar de Bilan du mois de septembre – Clémence Zagorski — Social media manager

    […] vu La merveilleuse Histoire de Henry Sugar, le court métrage de Wes Anderson pour Netflix adapté de Roald Dahl. Il est à la fois déroutant et merveilleux. Wes Anderson sait […]

    J’aime

Laisser un commentaire