Je pensais ne pas aller à ce concert.
Quand les places ont été mises en vente je n’avais pas d’argent. Ensuite, quand j’ai eu de l’argent je me suis dit que ce n’était pas raisonnable — et puis j’ai une légère tendance à l’agoraphobie — aucune envie d’aller dans un stade bondé.
J’ai vu beaucoup de vidéo dès le début de la tournée, sur Instagram, Youtube & ailleurs. Je les ai vu sous tous les angles. J’ai pu admirer la scénographie d’Anton Corbijn comme le souci du détail de Martin allant jusqu’à demander à son tailleur de lui faire les poches arrière assorties à son pantalon.
Et puis, quand j’ai su que je serais à Paris le 24 juin et qu’il restait des places à 56€, je me suis dit que je devais aller à ce concert. Je devais voir ce rituel en vrai. J’ai acheté ma place la semaine dernière.
C’était mon premier concert de Depeche Mode et mon premier concert dans un stade.
1. Attente, frites & première partie
Durant les 10mn à pied entre la station de RER et le stade, chaleur abominable — amplifiée par les immeubles en verre de Saint Denis (nos villes absurdes ne sont vraiment pas prêtes pour le changement climatique).
18H45 : Arrivée au Stade de France.

J’ai fait 20mn de queue pour une barquette de frite et une bière. Est-ce normal ? Les autres baraques à frite sont fermées. Pourquoi ? (il y a un pognon de dingue à se faire il me semble).
Sur les hauts parleurs à l’extérieur du stade, passe une musique nullisime. Il faudrait établir une censure mondiale pour interdire Africa de Toto — partout, pour toujours.
19H56 : J’ai fini par rentrer à l’intérieur du stade. Gradins. Place n°12 en R15. J’ai pu voir que je ne verrai rien. Côté gauche de la scène. Un bout d’écran, l’avant de la scène, le proscenium et c’est tout. Je ne peux pas dire que je n’étais pas prévenue — il y avait écrit « visibilité réduite » sur mon billet. Et vu le prix que j’ai payé je m’attendais plus ou moins à quelque chose comme ça (mais plutôt moins que plus).

Cependant, j’avais de la chance, j’étais à l’ombre. Ceux des gradins en face devaient être en train de fondre. Le changement climatique va sans doute nous faire changer nos expressions. On ne dira plus « se faire une place au soleil » mais « se faire une place au frais ».
Attente. J’aurais dû prendre un livre.

20H : Jenny Beth est arrivée. Le son est tellement fort que :
- Les fauteuils vibrent
- Je me suis acheté des bouchons d’oreille
- J’ai poussé un « ouf » de soulagement à la fin du morceau.
En dehors du son beaucoup trop fort, la musique de Jenny Beth ne m’intéressait pas. Même si elle se démène sur scène, ça ressemble à des trucs entendus mille fois. Elle suit les règles au lieu d’inventer ses propres règles.
J’avais eu la bonne idée d’amener des jumelles avec moi — prêtées par mes amis adorables — j’ai observé les gradins d’en face. Quelqu’un avait une bannière sur laquelle était écrit « Heaven is real — God bless you ». C’est bizarre comme message pour un groupe dont le songwriter est agnostique. Peut-être que le message est destiné au public. Ne serait-ce pas une secte qui essaie de nous embrigader ?
2. Visibilité proche du 0 & son épouvantable
21H : Enfin !
a) J’ai passé 80% du concert avec les jumelles sur les yeux. Je pouvais voir Dave sur le devant de la scène mais pas Martin, caché derrière une structure métallique.
b) La scénographie : Anton Corbijn maîtrise à la fois la science des couleurs et celle du rythme. Tous ces jaunes, magenta, bleu, rose — couleurs qui illuminent les musiciens autant que la foule —, des images sur les écrans qui montrent alternativement les musiciens au rythme de la musique. Scénographie merveilleusement instagramable — comme le montre le compte Insta de Ger Beja (il a d’ailleurs pris une photo sublime de Martin à ce concert).
Bon, ben, d’où j’étais je ne voyais de la scénographie qu’un bout de l’écran gauche. Autant dire rien.

Heureusement que je l’avais vue en vidéo auparavant (message pour Dave: je peux imaginer comme ce doit être agaçant tous ces téléphones braqué sur vous — mais toutes ces images sont nécessaires pour ceux qui n’ont pas les moyens de venir au concert où auront une visibilité nulle lors dudit concert).
Mais les effets de lumière sur la foule sont magnifiques.

b) Le son est toujours trop fort (pourquoi ? Quelle en est la nécessité ? Un public devenu sourd ne sera d’aucune utilité à Depeche Mode) — et il n’est pas bon du tout. Il ne rend pas justice à la beauté mélancolique de My cosmos is mine, ni au merveilleux Speak to me.
Le public semble attendre quelque chose.
Par paliers, à mesure que la nuit tombe, Depeche Mode nous invite à s’immerger dans leur univers, à explorer les mers de leurs albums.
Et c’est au crépuscule, avec Everything Count, que le voyage prend de la vitesse.
3. Et malgré tout c’était très beau
a) Parce que les chorégraphies merveilleuses de Dave — à la fois majestueuse et pleine de grâce — aériennes et énergique — quelque part entre le flamenco & le Tai chi — mélangé aux chorégraphies typiquement gahaniennes.
b) Parce que Dave & Martin adorent être chefs d’orchestre de leur public. Ils semblent à chaque fois étonnés et ravis de pouvoir jouer avec leur public autant que de constater le plaisir qu’à le public de jouer avec eux.
Et aussi, dans un concert nécessairement millimétré, où chaque soir se joue la même pièce mille fois répétée, ce moment de jeu avec le public est leur espace de liberté, leur seule marge d’improvisation.
A la fin de Just Can’t Get Enough, Dave dirige les « hoho » du public pendant plus d’une minute — et ça l’amuse comme un fou — comme le montre la vidéo de Sandrine Maître Dragon :
Martin joue aussi avec le public à la fin de Home, à sa manière, sourire rayonnant aux lèvres, comme le montre la vidéo de Stéphane Prince :
c) Parce que la poésie des lumières des téléphones portable dans la nuit.

d) Parce que « merci » et « thank you » : ils passent leur temps à remercier le public chaque fois qu’ils ont chanté un truc. Martin remercie en français et en anglais — paraissant encore étonné qu’on puisse aimer le voir chanter. Dave nous dit à la fin que nous sommes une « great audience ».
e) Parce qu’ils sont à la fois grandioses et trop mignons — et Depeche Mode est sans doute le seul groupe à incarner ce paradoxe — un mélange de tendresse et de distance, de spectacle millimétré et de sourire d’enfant, de panache et d’humilité, de divinité et d’humanité — tout ce qui fait l’étrangeté radicale de Depeche Mode. Ils ont l’air sincèrement d’être ravis de nous voir — et c’est le plus étonnant après toutes ces années et tous ces concerts.
d) Parce que évidemment, le champ de blé sur Never let me down again — plus émouvant à voir en vrai qu’en vidéo ;
f) Parce que Dave passe un temps fou à câliner Martin — il le serre dans ses bras, l’embrasse — et fait ce que tout fan rêve de faire : il lui caresse les cheveux. (c’est très flagrant dans le montage vidéo qu’on peut voir ici). Et à la fin tous les musiciens se serrent dans les bras.
4. Enjoy the Silence & vinaigrette
22H40 : Au début d’Enjoy the Silence, je reçois un appel de mon fils. Il savait que j’étais au concert. S’il m’appelait c’est que c’était grave. Et urgent. Il devait s’agir d’une question de vie ou de mort. Affolée, je dérange toute la rangée assise derrière moi et je dévale les escaliers pour sortir. Une fois dehors, je le rappelle. Et là, il me demande le plus tranquillement du monde… la recette de la vinaigrette*. Je suis d’abord resté sans voix. Puis je lui ai dit que je m’étais inquiétée. Puis que je lui enverrais la recette par SMS plus tard. Je suis revenue à ma place en pestant contre l’instinct maternel, assez furieuse d’avoir raté Enjoy the silence — même si je préfère la version à l’harmonium (et je regrette que Martin n’ai jamais joué la version à l’harmonium en concert — ce serait très beau), c’était quand même quelque chose de grandiose.
Fin du concert avec les lumières clignotantes de Personal Jesus (je n’aime pas cette chanson, mais en concert c’est magnifique), sur Dave chantant Happy Birthday à une spectatrice et un câlin des musiciens.
5. Un dialogue amoureux avec 70 000 personnes
Les spectateurs ne viennent pas pour écouter de la bonne musique (c’est le pire endroit pour ça), ni pour danser comme des fous ou s’exploser les tympans. Ils viennent pour participer à un rituel, voir leurs divinités en chair et en os — et surtout, pour participer à un dialogue amoureux.
A minuit j’étais dans le RER D où une voix féminine et rassurante nous disait dans les hauts parleurs que nous allions partir dans quelques minutes pour Paris. Cerveau en ébullition. Je me demande ce que penserai les jeunes Dave et Martin de 1981 s’ils pouvaient voir ce qu’ils sont capables de faire aujourd’hui.

Notes :
*Pour la défense de mon fils, c’était une vinaigrette spéciale** — et il m’a dit plus tard qu’il croyait que le concert était terminé.
** A la demande générale, voici la recette de la vinaigrette : Ail
, Sauce soja, sucre, vinaigre, huile d’olive, vinaigre balsamique, moutarde à l’ancienne (grains) — moitié huile moitié vinaigre.
Sinon, personnel du Stade de France adorable
RATP au top — nombreux RER, voix nous indiquant sur quel quai nous diriger, quand le prochain RER allait arriver, etc.

Hello Clémence,
Un bonheur de vous lire !
Très juste et finement écrit.
Fan invétéré de DM depuis mes 11 ans, date à laquelle est sorti de mon magnéto cassette radio un « Just can get enough » inattendu et stratosphérique sur les ondes de la FM fraîchement libérée par tonton Mitterrand.
DM m’a apporté énormément, joies, tristesses et même rage à l’annonce de l’annulation de leur concert en 2013 lors de la tournée Delta Machine à Lille.
Ce groupe est très particulier, cosmique, transcendant, n’hésitez pas à regarder le film 101 ou encore Spirit in the forest…
Magiques !
All the best Madame et surtout Reach out and touch faith 😎🤘
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Merci Stephan pour votre commentaire et votre témoignage. Je trouve toujours passionnant d’apprendre comme les fans de Depeche Mode sont devenus fans. J’ai vu 101 et Spirit in the Forest — que j’ai beaucoup aimé — et des milliers d’interviewes pour tenter de les comprendre. Il y aura toujours une part de mystère qui m’échappera…
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