
Je n’avais pas prévu de faire des chroniques musicales sur mon blog professionnel, mais comme mon blog personnel est en rade, et que j’éprouvais la nécessiter de parler du dernier album de Depeche Mode — et de son sujet — finalement, voilà.
Il y a de nombreuses bonnes chroniques de Memento Mori, ici ou là. Mais elles ne font que parler de la musique et non des paroles, de la forme et non du fond. Je ne vais pas parler ici de musique — les musiciens ou les chroniqueurs aguerris en parlent mieux que je ne saurais le faire.
Je dirais simplement que je place cet album sur la même marche du podium que Violator et Black Celebration.
Certaines chansons touchent au sublime.

Effet cathartique
Alors oui, évidemment, l’album parle de la mort — avec un titre pareil ne pas en parler serait du hors sujet. Mais ce n’est finalement pas le thème principal. Le sujet de cet album est comment survivre quand tout s’effondre autour de vous, quand vous êtes cerné par la bêtise, la barbarie, les horreurs de la guerre et de la maladie.
Et le seul moyen, c’est la fuite.
Quand on est trop sensible, c’est la seule chose à faire pour se protéger.

Trois chansons parlent de fuite de la réalité lorsqu’elle devient intolérable — parce que la réalité fut intolérable durant ces trois dernières années — pas seulement à cause de pandémie (et sa gestion désastreuse aux Etats-Unis) et de la guerre en Ukraine, pas seulement à cause de Trump et de Poutine — mais de ce que nous avons découvert de la stupidité humaine — les anti-vax, les anti-masques (qui furent particulièrement crétins aux Etats Unis, y voyant une soumission au diable, rien que ça…), complotistes, électeurs de Trump, Poutine et les poutiniens, fanatiques religieux de tout bord et climato-négationnistes.
C’est de tout cela dont parle Martin dans ses chansons. Et il dit tout haut ce qu’on a dû penser tout bas durant ces trois ans, devant endurer, impuissants, les horreurs du monde et la stupidité crasse qui nous sautait au visage chaque jour sur les réseaux sociaux et ailleurs.

Escaping reality
My Cosmos is mine : cette chanson parle de se réfugier dans son monde intérieur, dans sa bulle — et demander à la réalité de ne pas venir détruire sa monde, son panthéon personnel, et tout le reste (le poétique « don’t question my spacetime »). Martin a expliqué avoir écrit cette chanson au moment de la guerre en Ukraine.

Always you : cette chanson parle de se réfugier dans les bras de l’être aimé pour fuir la barbarie & la stupidité du monde : « My love, there are no more facts/My love, reality’s cracked » (Il n’y a plus de faits/La réalité a éclaté). Et plus loin : « My love, I could not explain/My love, why insanity reigns » (Je ne peux pas expliquer pourquoi l’insanité règne).

Soul with me est encore plus explicite : « Leaving my problems and the world’s disasters » (Quittant mes problèmes et les désastres du monde). Le refrain dit : « I’m going where the angels fly/And I’m taking my soul with me » (Je vais là où les anges volent/et j’emporte mon âme avec moi) — ce qui peut aussi être une métaphore de la mort — mais la mort vue comme soulagement et comme fuite.

Sans compter le People are good qui parle directement de la stupidité & de la méchanceté (le titre est ironique).

Rêve éveillé
Il s’agit de rêver — mais un rêve éveillé, ce qu’on nomme en français rêverie, l’équivalent du daydream anglais.
Ne pas céder un pouce de terrain à la réalité. C’est un thème cher à Romain Gary — celui des Clowns lyriques, des Enchanteurs et des Cerfs volants. Qui est aussi un thème stendhalien — mais Romain Gary est le meilleur disciple de Stendhal — il a poussé la rêverie dans ses derniers retranchements, en a fait une idéologie.

Un thème gorien
Les Inrocks, avec l’article de Patrick Thévenin, ont eu le toupet de dire que Depeche Mode tournait en rond (« Un groupe qui n’a, désormais, plus grand chose à dire ni à partager. » — WTF ?), alors qu’au contraire c’est la première fois que Martin aborde le thème de la fuite dans l’imaginaire, de manière aussi explicite.
Il en parlait de manière plus voilée sur ses autres albums — c’est très probablement le vrai sujet de Never let me down again (voler dans les airs évoque pour moi plus la rêverie que la drogue) — et de Sweetest perfection (ce ne peut être une chanson sur la drogue, Martin aime trop les paradoxes pour utiliser le mot « injection » pour parler de drogue).
Le message de cet album est : la rêverie sauvera le monde !
Ou le même que celui d’Imagine de John Lennon : Rêveurs de tous les pays, unissez-vous ! (bon, peut-être une version un peu plus égoïste qu’Imagine).

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10 réponses à « Memento Mori — Eloge de la fuite »
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Merci pour cette belle description 🙏
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Merci pour ce compliment !
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Merci pour la citation !
Excellent article et qui oui, vient souligner l’importance des paroles. Je me permets d’ajouter que la forme dont vous parlez ne s’arrête pas à la musique, et que le fond, pour le même coup, n’est pas la propriété des paroles. Une chanson reste indissociable des deux éléments qui la compose, à la base, me semble-t-il.
Pour les inrocks, laissons les s’enfoncer dans leur envie de contre courant permanent, il ne s’agit que de posture…J’aimeAimé par 1 personne
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Merci pour ce commentaire et votre compliment. Vous avez raison de rappeler que la musique et les paroles sont indissociables.
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[…] flashy de la cour de récré, les jeans neige et les jeunes filles qui découpent des photos de Depeche Mode et de Cure dans OK […]
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[…] où Martin Gore nous propose d’échapper aux horreurs du monde dans la rêverie, Wes Anderson propose d’y échapper par la […]
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[…] la rêverie ne sert pas seulement à créer. La rêverie est aussi le refuge contre l’adversité. Fuir dans les mondes imaginaires une réalité […]
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[…] mon premier concert de Depeche Mode et mon premier concert dans un […]
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[…] seul salut est dans la fuite, dans notre bulle, dans nos mondes imaginaires, dans l’art, la musique et la beauté. […]
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[…] sortir faire les courses, j’ai reçu une notification d’Apple Music : un nouveau morceau de Memento Mori de Depeche Mode était disponible. C’était My cosmos is mine. Je me suis arrêté pour […]
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Répondre à « Plongée dans les années 80 : Pourquoi l’exposition au Musée des arts décoratifs est une déception » – Clémence Zagorski — Social media manager Annuler la réponse.