Faut-il se filmer pour réussir ?

Dernièrement, j’ai vu beaucoup de vidéos sur comment devenir riche rapidement. 

Et toutes (ce sont majoritairement des femmes) disent la même chose — explicitement ou implicitement : pour trouver des clients il faut faire des vidéos de soi-même. 

Il faut montrer qui nous sommes. Il faut « être authentique », montrer qui l’on est, partager nos idées avec notre communauté, organiser des rendez-vous live hebdomadaires, etc. (fort heureusement on ne nous conseille pas de faire des danses ridicules sur TikTok). 

Ce serait la condition sine qua non pour trouver des clients. Entre deux free lance exerçant le même métier, les clients vont choisir celui/celle qui fait des vidéos.

Louis Léopold Boilly, Portrait de Clémence Zagorski en 1805

Une injonction excluante

Cette injonction donnée par tous les coach en social média : « filmez-vous pour faire grandir votre communauté ! » — contient un bon paquet d’injustice. 

Elle favorise non pas ceux qui ont quelque chose à dire, mais ceux qui ont une bonne dose de confiance en eux, une bonne élocution, une belle apparence, sont à l’aise avec la caméra et ont naturellement des dons d’acteur.  

Parce qu’il faut jouer un rôle : le rôle de la pauvre jeune femme enfermé dans un métier qui l’aliénait — ou des études qui ne lui correspondaient pas — qui voulait voyager et/ou passer du temps avec ses enfants — et cette pauvre jeune femme à trouvé la grâce/l’illumination/la fortune/la liberté grâce au métier de Community Manager ou de coach

Il faut raconter non pas sa vie, mais l’histoire d’une réussite. Personne n’a envie d’entendre l’histoire d’un échec (qui aurait envie de travailler avec un looser ?). 

Le monde appartient à ceux qui n’ont peur de rien 

Cela fut toujours vrai, ça l’est encore plus. 

Tout comme Bourdieu avait souligné l’importance du capital culturel, économique et social dans la construction des injustices, nous sommes désormais face à l’injustice du capital de la confiance en soi — qui a toujours plus ou moins existé — mais cette fois-ci, puissance 10 000.

Comme ce jeune homme qui disait dans sa vidéo « La question, elle est vite répondue ». Ce type avait un capital culturel proche du zéro mais il est devenu célébrissime. Et sans doute riche. Parce qu’il était plein de confiance en lui, en son apparence, en son costume trop petit pour lui, en son mode de vie. Effectivement, à la question qu’il posait, on pouvait répondre rapidement : on devient riche en faisant des fautes de français avec beaucoup d’aplomb

C’est une illustration de l‘effet de Dunning-Kruger : plus les individus sont ignorants, plus ils ont confiance en eux. 

Autoportrait en 1865

C’est le même phénomène que les influenceurs qui jouent sur leur bêtise — réelle ou jouée — pour se mettre en scène et gagner des millions par leur apparence de Barbie ou de Ken (ce serait une bonne idée de personnage de comédie d’ailleurs : une femme qui ferait semblant d’être stupide pour devenir influenceuse, une sorte de version 2023 du film Bimbo land). 

Vie de rêve pour physique de rêve

Les coach qui vantent leurs exploits sur Instagram, elles, ne jouent pas sur la vulgarité mais au contraire sur leur aspect professionnel, leurs jolis vêtements, leur joli bureau, leur coiffure impeccable et leur vie de rêve (rêve qui peut-être travail à Bali ou temps passé avec les enfants ou s’acheter des robes selon le persona visé) . Elles s’expriment dans un français parfait pour nous dire « Si j’y suis arrivée, vous aussi »

Autoportrait en 1827

Or, tout le monde n’a pas la faculté de se mettre en scène. Et tout le monde n’a pas cette apparence de jeune fille sage. 

Ces coachs ont pour point commun d’avoir des cheveux lisses et bien coiffé, du vernis à ongle, un visage régulier et n’être pas handicapées. Et une sacrée dose de narcissisme aussi.

Peut-on réussir quand on est mal à l’aise devant une caméra ?

Sont exclus les timides et les pudiques, ceux qui ont un handicap visible ou invisible, les hors norme, ceux qui auraient un physique trop bizarre ou qui ne sont pas photogéniques, ceux dont la pensée est trop foisonnante, ceux qui parlent trop vite ou trop lentement. 

Patrick Modiano aurait-il pu trouver des clients en faisant des vidéos ? Qui lui aurait fait confiance ? Françoise Sagan ? Qui aurait acheté ses services ?

Ceux qui nous conseillent de faire des vidéos sont des individus qui n’ont aucun problème d’élocution ni de dépression ni de pauvreté ni de handicap ni d’apparence physique ni de confiance en soi. 

Autoportrait en 1807

Je voudrais croire qu’il est possible de réussir sans se filmer

Je voudrais croire que la réussite est accessible aux timides et aux pudiques, aux bizarres et aux marginaux.

2 réponses à « Faut-il se filmer pour réussir ? »

  1. Avatar de Le privilège de la beauté – Clémence Zagorski — Social media manager

    […] ce que je disais implicitement dans l’un de mes premier article : il est inutile de suivre à la lettre cette recommandations absurde de faire des vidéos à tout […]

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  2. Avatar de A quoi servent les blogs ? – Clémence Zagorski — Social media manager

    […] Portrait de jeune femme par Louis Leopold Boilly — référence à cette légende […]

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Publié par Clemence

Social Media Manager, Iconographe et romancière

2 commentaires sur « Faut-il se filmer pour réussir ? »

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