Bilan du printemps 2025

J’ai plusieurs mois de retard, ce qui explique que ce ne soit plus un bilan mensuel mais par saison. 

Je suis devenue une vraie héroïne stendhalhienne. Lamiel plus précisément, qui s’ennuyait à mourir, littéralement. Aujourd’hui on appelle ça le Bore Out. C’est l’exact contraire du Burn Out. Des journées d’ennui emplies de tableaux Excel, de factures et de piges de sites web — et des nuits à en faire des cauchemars. Et le Bore Out n’est pas propice à l’écriture.

Ce travail m’a vidé de ma rêverie. J’étais à plat. Sérotonine dans les chaussettes et pas envie d’écrire. 

Charles de Steuben, Lectrice, 1829, Nantes, musée des Beaux-Arts — jeune fille en robe blanche, pensive, tenant un livre sur ses genoux
Charles de Steuben, Lectrice, 1829, Nantes, musée des Beaux-Arts — pour moi l’incarnation parfaite de Lamiel : l’ennui et l’évasion dans la lecture.

Romain Gary l’a parfaitement résumé dans La nuit sera calme, avec son sens de la punchline habituel : « Huit heures par jour au bureau, deux heures de trajet, ce n’est pas un thème de vie, c’est des obsèques. » (bon, j’ai le privilège de travailler de chez moi, je m’évite les 2h de trajet). 

Mais ce contrat de six mois vient de se terminer (avant d’en commencer un autre fin juin). Je vais pouvoir temporairement me remettre à l’écriture. 

A commencer par faire ce bilan du printemps. 

J’ai fait un tour à Dijon, à Genay, à Saint Remy pour voir les iris, à Courcelles Lès Montbard pour revoir son château. J’ai retrouvé mon vélo et fait des balades le long du Canal de Bourgogne. Et j’ai même commencé un potager au succès mitigé (les limaces ont adoré).

Winner & Loser

Je viens de relire La nuit sera calme de Romain Gary — son autobiographie sous forme de fausse interview — où il dit tant de choses justes sur son époque et la nôtre.En 1951 il est nommé porte parole aux Nations Unies. Avant de prendre son poste, il part explorer les Etats-Unis en bus. 

Il arrive à la Nouvelle Orléans où il découvre les tournois de poker avec les champions de l’époque et l’importance du concept de Loser & Winner qui structure la société américaine et la détruit de l’intérieur : « Du pus psychologique, la pourriture la plus active, la plus agissante et la plus dévastatrice du psychisme américain et de l’histoire américaine. » (P148)

C’est ce qui explique l’élection de Trump — entre autre — que les naïfs prennent pour un winner. Mais je me demande pourquoi le concept ne s’est pas enraciné en France, avec toutes les séries américaines que nous ingurgitons. 

Est-ce parce que nous sommes un vieux pays où la division en classes sociales est toujours opérante ? On ne dit pas d’Annie Ernaux qu’elle est une winner, on dit qu’elle est une transfuge de classe. Ou peut-être que nous avons trop d’admiration pour les artistes maudits, les Van Gogh et les Rimbaud — et que nous savons qu’un loser vivant peut faire un winner mort. 

Je me demande s’il existe une etude sociologique sur le sujet. 

La nuit sera calme de Romain Gary en livre de poche posé sur un tabouret bleu sur ma terrasse.

Wes Anderson

J’ai vu l’expo Wes Anderson à la cinémathèque lors d’une expédition à Paris.

C’est un cinéma qui se prête à l’exercice de l’exposition parce que c’est un cinéma d’objets. Wes Anderson est un fétichiste — des livres, des monogrammes, des costumes, des listes, etc — et l’exposition nous plonge dans ses décors. 

J’ai aussi découvert que, jeune, Wes Anderson avait la même coupe de cheveux que Dave Gahan.

Séries 

J’ai regardé beaucoup de séries durant cette période (pour me remettre de l’ennui de mes journées). 

Etoile :
Série sur le ballet créée par Amy Sherman-Palladino à qui l’on doit La fabuleuse Mrs Maisel, avec un casting de rêve (Charlotte Gainsbourg, Luke Kirby, Lou de Laâge). Loufoque et grinçante, mais moins que Mrs Maisel. Les ballets sont ravissants. 

The Gilded Age :
Série qu’on pourrait résumer par Downton Abbey à New York. Peut-être un peu trop sage, ça manque d’humour et de fantaisie. Mais beaux costumes et un aperçu de l’histoire de New York au début du XXe siècle. 

Andor, deuxième et dernière Saison :
Cette série a reçu un concert de louanges (meilleure série Star Wars), je ne vais pas m’étendre sur le sujet, ces louanges sont méritées. Je voudrais seulement préciser, pour ceux qui l’ignorent, que le créateur de la série est fan d’Un Village français (deux acteurs y jouent un rôle dans Andor). Un autre personnage est un Jean Moulin intergalactique (marchand d’art + organisateur de la Résistance). Il s’agit de montrer dans le détail comment se créé une résistance, avec toutes les tentatives brouillonnes des débuts, les divisions, l’apprentissage des techniques, les éléments déclencheurs, etc. 

The Handmaid’s Tale, sixième et dernière saison :
Bouquet final d’un chef d’œuvre. Moins oppressante que les saisons précédentes et effet cathartique garanti. Le patriarcat a reçu la gifle qu’il méritait. Comme dans Andor, il est aussi question de résistance et d’organisation.

Sirens :
Bof. Décidément les histoires de riches m’ennuient (je n’ai aimé ni The White Lotus ni Succession). C’est dommage la relation entre les deux sœurs était intéressante au début.

And Just like That :
Autant les films dérivées de Sex & the City étaient des navets impossible à regarder, autant Just Like That renoue avec le côté subversif, caustique et acide de la série initiale. Les héroïnes ont 50 ans, elles laissent tomber les normes et les conventions pour se libérer. Particulièrement Miranda qui découvre son homosexualité, et va l’explorer. Mais comme c’est Miranda, elle tombe toujours sur des compagnes bizarres.

C’est sur la plateforme Max. J’ai pris l’abonnement le plus cheap. Et cet abonnement à un défaut atroce : on est bombardé de pubs, par série de 4, toujours les même, en boucle. Des pubs mal ciblées qui me faisaient horreur (des motos, des vêtements de sport). La pire étant celle pour Fedex, qui commence par un plan fixe sur un individu qui ressemble à un membre de la STASI. Et j’ai pensé aux végétariens qui devaient souffrir devant les pubs pour McDo ou pour les barbecue Weber. 

Ça ne m’a pas empêché de revoir sur Max les 12 saisons de The Big Bang Theory. Outre ses personnages géniaux et son humour ravageur, la série a aussi le mérite de nous rappeler l’évolution ultra rapide des technologies au début des années 2000. 

The Gilmore Girls :
Série dont j’avais beaucoup entendu parler mais dont je craignais la mièvrerie. Quand j’ai su que la série avait été créée par Amy Sherman Palladino, je me suis précipitée. Et je suis devenue accro. Donc, je vais un peu m’étendre sur cette série, plus profonde qu’il n’y paraît.

Dans le cadre très conventionnel d’une série familiale, le quotidien de Lorelei et sa fille Rory dans une petite ville idéale, la scénariste dynamite les clichés, nous propose une galerie de personnages tous plus loufoques les uns que les autres, des dialogues brillants, sarcastiques, truffés de références au cinéma, aux célébrités de l’époque, a la littérature. Et pour les comprendre il faut un sacré bagage de culture américaine (ce qui fait que je ne comprends pas tout). D’autant que Lorelei parle très vite, et qu’il faut prendre la référence au vol.

Cette petite ville idéale, Stars Hollow, est l’image même de la façon dont les américains se rêvent : une communauté soudée, fière de son histoire (histoire des hommes blancs, évidemment), des commerces prospères, des fêtes régulières marquant les saisons. Or, comme le répète le personnage de Luke, tous ses habitants auraient leur place dans un hôpital psychiatrique.

S’il est beaucoup question d’amour — les amours de la mère comme de la fille — il est aussi beaucoup question d’argent — l’argent qui manque, l’argent comme moyen de faire du chantage, l’argent qui permet de s’élever dans une société américaine profondément inégalitaire. Lorelei est née dans une famille riche, conservatrice, typiquement WASP (et fière de l’être), qu’elle a quitté quand elle s’est retrouvée enceinte à 16 ans (so shocking pour son milieu social). Mais sa fille Rory est brillante. Or, aux Etats-Unis, il ne suffit pas d’être intelligent pour réussir. Il faut de l’argent pour intégrer une prestigieuse école privée. Puis une prestigieuse université. Lorelei va devoir marchander avec ses parents pour que sa fille puisse faire les études qu’elle mérite.

L’argent, c’est à la fois le pouvoir et le coup de chance (qu’on a ou qu’on n’a pas). C’est l’oligarchie mise à nue dans une série grand public, bon enfant et en apparence innocente.

Milo Ventimiglia jouant le rôle de Jess et Alexis Bledel jouant Rory Gilmore au début de leur relation.

Si j’ai choisi cette photo pour illustrer la série, ce n’est pas par hasard. Comme toute série s’adressant à un public d’adolescente, il fallait un Bad Boy. Quand j’ai vu arriver le personnage de Jess, j’ai été irritée, parce que je déteste les Bad Boy dans la vraie vie, les relations toxiques et les clichés qui allaient débouler. Et la romantisation des Bad Boys est dangereuse. J’ai cru le détester. Il s’avère pourtant être l’un des personnage les plus attachant de la série. D’abord parce qu’à côté du très fadasse Dean, le premier boyfriend de Rory, il est forcément plus intéressant. Ensuite, puisqu’il est tourmenté, c’est un personnage mieux construit. Il a une histoire de famille compliquée (père absent, mère à côté de la plaque, enfance à New York, pauvreté, problème avec l’autorité, etc) — et pour fuir son ennui, il s’est réfugié dans la littérature. Ce qui va le rapprocher de Rory, évidemment.

Au lieu d’être toxique, cette relation va être salvatrice, pour l’un comme pour l’autre, grâce à leur admiration mutuelle.

Enfin, cette série est illuminée par le personnage de Rory. Jeune fille sage, douce et timide, protégée dans son cocon et ses livres. D’une apparence très lisse, elle a paradoxalement le rêve de devenir reporter de guerre. Elle qui finira un jour, tardivement, par faire une crise, faire voler en éclat son chemin tout tracé, son image de jeune fille parfaite, quand son rêve sera piétiné.

Le personnage de Rory est impeccablement joué par Alexis Bledel, qui incarne Ofglen dans The Handmaid’s Tale, la première résistante rencontrée par June Osborne, rôle pour lequel elle a reçu un Emmy Award en 2017.

Publié par Clemence

Social Media Manager, Iconographe et romancière

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