Après le confinement une nouvelle catégorie de la population a découvert le télé-travail. Et plein de gens se sont mis à énoncer des idées farfelues sur comment travailler de chez soi comme si c’étaient des vérités éternelles. Ça fait à peine trois mois qu’ils ont découvert les joies du travail à la maison qu’ils s’auto-déclarent experts en la matière.
En ignorant évidemment que cela fait plusieurs siècles que des individus travaillent de chez eux sans qu’ils se sentent obliger de débiter des âneries sur le sujet (les écrivains, les éditrices et éditeurs, les iconographes, les traducteurs & traductrices, graphistes, dessinateurs, toutes sortes d’artistes et de freelance… liste non exhaustive).
1. Il faut s’habiller pour travailler
De toutes les idées stupides, c’est celle qui obtient le pompon. Les néo-télé-travailleurs vous disent doctement que pour se mettre dans de bonnes conditions de travail, il faut être revêtu de son costume cravate.
Pourquoi c’est faux ? D’abord parce que la tenue de celui qui travaille chez lui est la robe de chambre (on le sait depuis Balzac, mais c’était déjà pratiqué bien avant — la robe de chambre est l’uniforme de l’écrivain), et ce n’est pas pour rien : confort, chaleur, liberté de mouvement et plein d’autres avantages qu’il est inutile de démontrer. Ensuite parce qu’on évite de perdre du temps à s’habiller en restant en pyjama. Par ailleurs, autre avantage non négligeable, cela fait des économies de lessive et d’achat de vêtements.

2. Il ne faut pas travailler dans sa chambre
Complètement idiot. Toujours dans cette optique de se mettre dans de bonnes conditions de travail, il faudrait trouver une pièce hermétiquement close, éloignée de toutes les distractions possibles : enfants, chats, conjoints, vue sur la campagne ensoleillée. Ce devrait être un lieu entièrement consacré au travail, un temple de la productivité, pour ne pas mêler l’intime au professionnel.

Pourquoi c’est idiot ? Parce que la distance entre son lit et son bureau étant la plus courte, c’est un gain de temps considérable. Ensuite, les distractions sont nécessaires à un travail bien fait. Le cerveau a besoin de faire des pauses afin d’être plus performant (« la capacité de concentration de notre cerveau s’établit entre 45 et 90 minutes, en fonction des individus. Au-delà, notre cerveau se fatigue« ). Et de toute façon, nous ne sommes jamais autant dérangé que dans une entreprise, quand Jacqueline ou Bertrand vient nous raconter ses vacances et/ou son week end. Et franchement, se faire déranger par un chat est beaucoup plus intéressant.
Et en quoi dissocier l’intime du professionnel serait-il mieux ? D’où sort cette idée tordue ? N’est-on pas au contraire plus productifs lorsqu’on est entouré par nos objets du quotidien, l’environnement qu’on a décoré avec soin, avec nos photos de famille et/ou de nos artistes préférés, nos livres et notre bazar ?
Quant à la vue sur la campagne ensoleillée, qui est le privilège des ruraux et néo-ruraux, elle est nécessaire pour réguler notre horloge biologique dont les bénéfices ne sont plus à prouver (meilleur sommeil, meilleure concentration & énergie, etc), sans parler de l’apport en vitamine D. Mettre son bureau face à la fenêtre dans sa chambre est le meilleur conseil qu’on puisse vous donner.
3. Il ne faut pas travailler dans son lit

Encore une idée à la noix. Mais cette fois-ci elle ne concerne que ceux qui travaillent sur un ordinateur portable (ou une tablette, ou un carnet). Travailler dans son lit serait une idée du démon. C’est pas pro. C’est sale. C’est paresseux. Vieille idée venant sans doute de relents religieux avec les 7 péchés capitaux et tout ça. Si vous travaillez dans votre lit, vous finirez pauvre et avec des fuites dans votre toit (voir illustration ci-dessus).
De George Sand à John et Yoko, la liste est longue des idées géniales qui sont nées dans un lit. John n’a-t-il pas eu l’idée de la chanson I’m only sleeping justement parce qu’il ne voulait pas sortir de son lit ? (et il l’a donc écrite dans son lit, sur une feuille qui traînait sur sa table de nuit).

Images extraites de l’ouvrage Imagine John Yoko
Là aussi, gain de temps et de productivité, on n’a même plus les trois pas à faire pour atteindre son bureau. Cela évite le mal de dos lié à la chaise. Cela évite les montages compliqués à faire pour que l’écran soit à hauteur d’yeux et le clavier à la bonne hauteur des mains. Confort absolu.
Et puis, même plus besoin de robe de chambre ou de gros pull (économie de lessives et d’achats de robes de chambres). On est au chaud dans sa couette.
Et comme le lit est un lieu ultra intime c’est précisément là que naissent les idées les plus créatives.

Habitude & trepalium
Moi je crois que ces conseils données par des néophytes en télé-travail ne servaient qu’à les rassurer eux-même en reproduisant leurs habitudes de salariés. Parce que les pauvres, ils étaient perdus. Parce que l’idée de travailler confortablement les faisaient culpabiliser. Parce qu’ils sont pétris de cette idée qu’un travail doit se faire sérieusement dans un cadre froid et hostile. Parce que le travail doit être pénible.
L’étymologie du mot « travail » est assez éloquente sur le sujet :
« Durant l’Antiquité, le terme bas latin trepalium (attesté en 582) est une déformation de tripalium, un instrument formé de trois pieux, auquel on attachait les animaux pour les ferrer ou les soigner, ou les esclaves pour les punir. Le mot travail apparaît au XIIe siècle, selon Alain Rey pour qui il s’agit d’un déverbal de travailler, issu du latin populaire tripaliare, signifiant « tourmenter, torturer avec le trepalium ». Au XIIe siècle, le mot désigne aussi un tourment psychologique ou une souffrance physique (le travail d’accouchement). On trouve aussi le verbe latin tribulare « presser avec la herse, écraser (le blé) » ou, en latin ecclésiastique, au sens figuré de « tourmenter ; torturer l’âme pour éprouver sa foi ». Du Cange relève le mot tribulagium qui dénomme une corvée due au seigneur, qui consistait à battre le blé ou à broyer des pommes pour produire du cidre. Le mot vient du mot latin tribulum qui désigne une herse destinée à cet effet. »

Et vous, quelles sont les conseils les plus stupides que vous ayez lu sur le télé-travail ?
Quels sont vos propres conseils ?
