Découvrir Romain Gary en 5 romans

Si vous souhaitez plonger dans l’univers de Romain Gary mais que vous ne savez pas par où commencer, voici 5 des romans les plus étincelants de Gary, ceux qui vous permettront d’être happé par son univers. Choix absolument subjectif, évidemment.

1. La promesse de l’aube

Romain Gary, regardant l'objectif, en uniforme de l'armée de l'air des Forces Françaises Libre signant des photographies de lui-même au moment de la parution de son premier roman, Education Européenne en 1945. Photo en noir et blanc. Illustration que j'ai choisie pour évoquer La promesse de l'aube de Romain Gary.
Romain Gary en uniforme de l’armée de l’air des Forces Françaises Libre signant des photographies de lui-même au moment de la parution de son premier roman, Education Européenne en 1945 — le héros a rempli l’un de ses enjeux : devenir écrivain français. Ph © AFP

La meilleure introduction à Romain Gary, la meilleure façon de le connaître, de rencontrer sa vie et son écriture. On croit lire une autobiographie mais comme le disait Gary, « il s’agit avant tout d’une vérité artistique», belle façon de dire qu’il a beaucoup romancé sa vie.

Il met en scène son enfance à Vilnius, son arrivée en France, ses études à Paris, l’armée de l’air, la guerre. Il ne s’agit pas seulement du récit de sa vie, du destin promis à sa mère , il s’agit de justice, du monde dans lequel nous vivons et des monstres que nous devons affronter.

« J’ai voulu disputer aux dieux absurdes et ivres de leur puissance, la possession du monde, et rendre la terre à ceux qui l’habitent de leur courage et de leur amour. »

Et comme tous les textes de Gary, c’est hilarant, puisque sa grande magie, c’est de jouer avec les paradoxes pour mêler la gravité à l’humour, la farce au tragique. 

2. Les Enchanteurs

Personnages vêtus à la mode du 18e siècle, portant des masques et costumes de la Commedia dell Arte, dansant le menuet dans un paysage imaginaire évoquant Venise. Ce tableau de Tiepolo évoque pour moi La "fête vénitienne" selon Les enchanteurs de Romain Gary
Tiepolo, Le Menuet — Source : Google Art Project
La fête vénitienne selon Les enchanteurs de Romain Gary

Un vieil écrivain habitant rue du Bac dans les années 70 est devenu immortel parce qu’il a « charge d’amour ». Il raconte son adolescence à Saint Petersbourg dans les années 1770 lorsqu’il se nommait Fosco Zaga et appartenait à une tribu de magiciens. Roman sur l’amour, la magie et la « fête vénitienne» pour lutter contre les forces obscures. Et réflexion sur l’écriture : un romancier est un enchanteur. 

« Plaire, séduire, donner à croire, à espérer, émouvoir sans troubler, élever les âmes et les esprits, en un mot, enchanter, telle est la vocation de notre vieille tribu, mon petit… C’est pourquoi tant d’esprits chagrins, qui ne discernent nulle part le moindre sens caché ni la moindre étincelle d’espoir, nous traitent de charlatans… »

3. Les cerfs volants

Une jeune femme aux grands yeux bleus mélancoliques et aux cheveux courts est entourée de fourrure et d'un halo de pastel bleu turquoise qui évoque un coquillage. Illustration que j'ai choisie pour illustrer Les Cerfs volants de Romain Gary
Stanisław Ignacy Witkiewicz dit Witkacy, Stefania Tuwim, 1929, Coll part. — Source : Wikimedia — belle incarnation du personnage de Lila — mystérieuse & mélancolique

Ludo Fleury est élevé dans un petit village de Normandie par son oncle, le « facteur timbré » — « timbré » parce qu’il est pacifiste et parce qu’il a la passion des cerfs-volants — & notamment des cerfs-volants historiques : Jean-Jacques Rousseau, Jean Jaurès, Léon Blum, etc. Les Fleury ont une très bonne mémoire. Ludo tombe amoureux d’une jeune aristocrate polonaise à la veille de la seconde guerre mondiale.

On pourrait résumer ce roman à l’Histoire de la Résistance vu par un jeune homme amoureux avec au passage une explication sur ce qui fait vraiment la grandeur de la France. C’est évidemment beaucoup plus que ça. Une réflexion sur le pouvoir de l’amour, le combat de la légèreté contre la lourdeur, de la folie douce contre l’esprit de sérieux.

« Alors, cette jeune femme que tu as continué à imaginer pendant trois ans avec tant de ferveur, quand tu la retrouveras… Il faudra que tu continues de l’inventer de toutes tes forces. {…} Rien ne vaut la peine d’être vécu qui n’est pas d’abord une œuvre d’imagination, ou alors la mer ne serait plus que de l’eau salée… {…} Bien sûr il faut toujours prendre les choses telles qu’elles sont. Mais c’est pour mieux leur tordre le cou. La civilisation n’est d’ailleurs qu’une façon de tordre le cou aux choses telles qu’elles sont… »

4. L’angoisse du Roi Salomon

Un vieil homme barbu est assis près d'une fenêtre d'où vient une lumière dorée dans un intérieur sombre. A sa droite se trouve un escalier en colimaçon et une vieille femme qui remue des braises dans la cheminée. Illustration que j'ai choisi pour l'Angoisse du Roi Salomon de Romain Gary.
Rembrandt, Le philosophe en méditation, 1632, Musée du Louvre — Source : Wikimedia — ce philosophe méditatif illustre bien le personnage de Salomon cherchant à apaiser les souffrances du monde.

Roman signé Emile Ajar — avec donc une écriture ajarienne, pleine de mots détournés de leur sens premier et de jeux avec la langue.

Salomon, ex roi du pantalon, recrute Jean, un chauffeur de taxi fasciné par les encyclopédies. Jean fait le récit des bontés de Salomon, qui vient au secours des solitaires en détresse. Il a installé un standard de SOS Amitié dans son appartement. Une foule d’angoissés téléphone. La sur-information fait des ravages. Connaître toutes les horreurs du monde les renvoient à leur impuissance. Sujet encore plus d’actualité avec l’avènement des réseaux sociaux. C’est aussi une double histoire d’amour et de pardon. 

« J’étais claqué, j’avais envie de me lever et de tout changer, de prendre les choses en main et de sauver le monde, du début jusqu’à la fin, en réparant tout depuis le début qui a été mal fait jusqu’à présent et qui n’a pas été sans causer des torts, et de revoir tout ça en détail, en bricolant des améliorations, de revoir tout en détail, tous les douze volumes de l’Histoire universelle et de les sauver tous jusqu’au dernier des goélands. »

5. Chien Blanc

Policiers blancs attaquant un adolescent noir à Birmingham en Alabama, 1963 — Ph © Bill Hudson/AP — photo qui avait provoqué un émoi au moment de sa publication — Kennedy a déclaré qu’elle "le rendait malade"
Policiers blancs attaquant un adolescent noir lors d’une manifestation à Birmingham en Alabama, 1963 — Ph © Bill Hudson/AP — photo qui avait provoqué un émoi au moment de sa publication — Kennedy a déclaré qu’elle « le rendait malade » — voir cet article.

Un des roman les plus autobiographique de Romain Gary. Texte sur l’Amérique dans les années 60, son racisme et ses injustices, sur la « société de provocation », sur la « plus grande puissance spirituelle de tous les temps : la Bêtise » (qui n’est pas circonscrite à l’Amérique, évidemment) — sur le délitement de son couple avec Jean Seberg, sur Mai 68 en France, sur le monde et les combats que Romain n’a plus envie de mener. Il est fatigué. 

« Cette ruée au pillage est une réponse naturelle d’innombrables consommateurs que la société de provocation incite de toutes les manières à acheter sans leur en donner les moyens. J’appelle « société de provocation » toute société d’abondance et en expansion économique qui se livre à l’exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu’elle provoque à l’assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu’elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit. »


J’aurais pu rajouter Les Racines du ciel, roman virtuose rendu brûlant d’actualité avec l’arrestation de Paul Watson, notre François Morel d’aujourd’hui, mais il est plus difficile d’entrer dans ce roman à cause de sa construction un peu trop virtuose justement. 


Les paradoxes de la postérité

Romain Gary à Rome en 1961 — ph © Sam Shaw

Ce qui est curieux avec Romain Gary, c’est que dans les années 50/60, avant même son mariage avec Jean Seberg, c’était une star aux Etats-Unis. Ses romans se vendaient comme des petits pains, il était loué par les critiques, écrivait certains de ses romans directement en anglais (comme Lady L ou Charge d’âme), écrivait des articles pour Life, était invité sur les plateaux télé, invité par Kennedy à la Maison Blanche, et pas seulement parce qu’il a été porte-parole de la France à l’ONU ou Consul de France à Los Angeles, mais bien en tant qu’auteur à succès dont les romans étaient (mal) adaptés par Hollywood.

Pendant le même temps, en France, il était méprisé. 

Après son Goncourt pour Les racines du ciel, certains critiques disaient que s’il savait plusieurs langues il ignorait le français. On lui reprochait de ne pas savoir écrire, on lui reprochait ses bons sentiments, son droit de l’hommisme, sa sentimentalité, son humour noir — et d’écrire des romans d’amour. Il fallait beaucoup de courage quand on était un homme dans les années 60 pour écrire des romans sur l’amour. Il y avait aussi un fond d’anti-sémitisme, évidemment.

On lui reprochait surtout de n’être ni communiste ni anti-communiste. Il était contre toutes les idéologies — et c’était un temps ou il fallait se choisir une idéologie. Quant à son engagement pour l’écologie, il était incompréhensible. 

Aujourd’hui que ses textes sont dans tous les manuels scolaires des petits français, qu’il est devenu « un classique » chez nous, il est presque complètement oublié par les américains. Ses romans ne sont plus disponible en anglais que chez les vendeurs d’occasion. Ils le connaissent comme mari de Jean Seberg et pour avoir provoqué en duel Clint Eastwood sur un tournage (duel décliné par Clint).

C’est un paradoxe qui aurait sans doute fait sourire Gary. Après tout, il devait devenir « le plus grand écrivain français » selon l’injonction de sa mère.

 

Publié par Clemence

Social Media Manager, Iconographe et romancière

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