L’amie prodigieuse

La troisième saison de l’adaptation de L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante vient de sortir. Comme les deux précédentes saison, c’est un chef d’oeuvre.

Pour les plans magnifiques du réalisateur Saverio Costanzo, la musique sublime de Max Richter — et pour l’importance de ce qui est raconté.

Ce n’est pas seulement l’histoire d’une amitié, mais celle de la violence des hommes et l’Histoire de l’Italie au XXe siècle. 

Bande Annonce de la S3 de l’Amie Prodigieuse — disponible sur Canal +

Cette troisième saison m’a donné envie de revoir les deux précédentes — ce que j’ai fait — et de relire les 4 romans — ce que je n’ai pas encore fait. 

Mais dans cet article j’avais envie de parler autant de la série que du roman.

C’est sans doute l’un des roman les plus important du XXIe siècle, en ce qu’il raconte l’Histoire du point de vue des femmes. Elena Ferrante est pour moi l’héritière de Jane Austen en ce qu’elle mêle le social au sentimental, en ce qu’elle montre l’oppression par mille détails de la vie quotidienne.

Analyse de ce chef-d’œuvre en 10 points.

Lila & Lenu dessinée sur fond jaune — le titre en anglais, My Brilliant Friend — Affiche annonçant la S2 de la série L'amie prodigieuse
Affiche annonçant la S2 de la série L’amie prodigieuse

1. En résumé

L’amie prodigieuse suit les personnages de Lenu et Lila, petites filles d’un quartier pauvre de Naples qui grandissent au milieu de la violence des hommes, des pères comme des maris, des combats entre Communistes et Fascistes, et des magouilles de la mafia. On les suit des années 50 aux années 80, dans leur lutte pour se libérer, du quartier comme de leur condition, prises dans la toile d’araignée de la pauvreté et de l’oppression des femmes. Et au milieu de tout ça, leur amour pour le même homme, Nino Sarratore. 

L’adaptation suit fidèlement les tomes du roman.

La Saison 3 est l’adaptation du tome 3, « Celle qui fuit et celle qui reste ».

Selon Télérama, cette saison est la meilleure des trois. 

Lenu au milieu des étudiants à Milan — début de la S3 de L'amie Prodigieuse
Lenu au milieu des étudiants à Milan — début de la S3 de L’amie Prodigieuse

2. La Saison 3

La série commence en 1968. Les rues de Milan sont emplies de drapeaux rouges (plan d’une grande beauté, sur le Vivaldi de Max Richter). Les étudiants s’agitent dans les amphi. Grands discours pompeux. Lenu est désormais une romancière célèbre, mais méprisée dans son quartier de Naples, qu’elle peut enfin quitter définitivement. Elle se marie et s’enlise dans le mariage et la maternité à Florence, tandis que l’Italie sombre dans la violence des Années de Plomb. Lila, restée à Naples, vit l’enfer dans l’usine de charcuterie de Bruno Soccavo. 

Lenu se joint aux groupes féministes, lit des livres sur le sujet, écrit un essai : «J’écrivis que les hommes nous avaient inventés pour être toujours à leur service. » 

3. Le patriarcat par l’exemple

Les hommes, pères et maris, battent les femmes — et c’est normal —; ils les violent — et c’est normal. 

Si cette violence est normale, c’est la faute au patriarcat, même s’il n’est jamais nommé car le mot n’est pas employé dans les années 50. Le fascisme, la violence, les petites filles à qui on interdit d’étudier, les jeunes femmes que l’on oblige à travailler, les femmes considérées comme « des jouets avec des trous », l’égoïsme des hommes qui font des bébés et s’enfuient. 

Les pères qui encouragent les fils à battre d’autres hommes, les mères qui encouragent les pères à battre leurs filles. Les pères prêts à tuer leur fille pour qu’elle n’aille pas à l’école (parce qu’elle en saurait plus que lui, parce qu’elle lui serait supérieure). 

Dans le roman, tous les hommes sont des salauds. Sauf Enzo.

La violence qui fait irruption à tout moment, même dans les moments joyeux, mais pour les pauvres seulement. Ceux qui ont des bibliothèques et voient la mer depuis leur balcon sont épargnés. 

Le tout raconté dans les mille détails du quotidien (même si la série doit résumer de longs passages du roman). 

Stendhal aurait adoré. Nous sommes exactement dans le petit fait vrai. Plein de petits faits vrais. Dans la très grande précision et la netteté. Pas d’ellipse, pas de flou. Elena Ferrante nous installe dans le présent de ses personnages, nous mettant parfaitement à leur place.

Lenu & Lila, enfants, découvrant la littérature et son pouvoir en lisant les 4 filles du Dr March sur un banc du "quartier"Rione"
Lenu & Lila, enfants, découvrant la littérature et son pouvoir en lisant les 4 filles du Dr March sur un banc du « quartier »Rione »

4. L’obscurité & la lumière

Si dans la première saison nous sommes dans le gris et le sombre du « Rione », ce quartier pauvre au milieu de nulle part, ces immeubles géométriques sans beauté, dans la deuxième saison la lumière d’Ischia et le scintillement de la mer éblouit les personnages et les spectateurs. 

Beauté de Pise et de Florence — et parfois de Naples — plus rarement : Naples est la ville de l’aliénation, du passé et de la violence, passé des héroïnes et archaïsme des mœurs. 

A la violence des hommes du sud répond la libération des femmes au Nord qui scandent « Tremblez ! Les sorcières sont de retour ! »

Lila et Lenu adolescentes dans la S1 de l'Amie prodigieuse
Lila et Lenu adolescentes dans la S1 de l’Amie prodigieuse

5. La beauté de la voix off

C’est la voix de la narratrice, les pensées de Lenu qui font toute la beauté du roman — qui nous font voir le monde à travers ses yeux — qui rendent la complexité de ses réflexions et de ce qu’elle ressent  — mais aussi raconte l’histoire de Lila.

Le génie de cette série est d’avoir gardé les pensées de Lenu par la voix off. La voix de la narratrice est encore plus indispensable dans une adaptation visuelle puisque les actrices et les personnages qu’elles incarnent sont obligées de cacher leurs émotions. Lenu pour ne pas montrer que les humiliations perpétuelles la blesse — Lila pour éviter de se faire frapper. Les filles sont obligées de devenir indifférente — ou de la feindre.

La romancière comme le réalisateur font le contraire du « Show don’t tell » — et donnent par là toute la beauté de la langue aux pensées des personnages.  

Lila et Lenu devenue adulte dans la S3 de l'Amie Prodigieuse
Lila et Lenu devenue adulte dans la S3 de l’Amie Prodigieuse

6. La toile d’araignée 

Lila est prise dans la toile d’araignée de son milieu social, sa famille, son quartier et les mafieux qui dirigent le quartier — et quelques soient ses efforts pour en sortir (et elle en fait beaucoup), elle finit toujours par devoir revenir dans le quartier, retomber entre les griffes des mafieux (même si la configuration des jeux de pouvoir change au fil des années). 

Lila dans son costume d'ouvrière dans l'usine de charcuterie Soccavo — à la fin de la S2 et au début de la S3 de l'Amie prodigieuse
Lila dans son costume d’ouvrière dans l’usine de charcuterie Soccavo — à la fin de la S2 et au début de la S3 de l’Amie prodigieuse

7. Le gâchis d’intelligence

Le père de Lila lui a interdit d’étudier alors qu’elle était d’une intelligence hors norme, mais elle a un besoin viscéral d’utiliser cette intelligence. Ce qui explique qu’elle se jette frénétiquement sur de nouvelles activités avant de les abandonner quand elles ont perdu toute complexité, quand ce n’est plus un défi à son intelligence.

Et c’est ce qui désespère son ancienne maîtresse de l’école primaire : elle sait qu’elle aurait pu être une brillante scientifique — ou n’importe quel métier exigeant — apporter quelque chose de grand à la société. Ce gâchis. 

Les épreuves infligées à Lila sont la parfaite illustration que l’injonction « Quand on veut on peut» est d’une parfaite imbécilité. 

C’est une injonction qui ne concerne que les hommes blancs, valides et riches. 

Si tu es une petite fille pauvre et que tu veux étudier, on te jette par la fenêtre, on te casse le bras, on menace de te tuer. Si tu es une femme pauvre, on te viole. On te frappe. On t’humilie. Les hommes font tout pour t’empêcher de trouver ta liberté. Pour te rappeler que tu leur appartient. 

8. La lecture

Progressivement, Lenu s’extirpe de sa gangue de misère grâce à l’école, la lecture, la culture — et peut s’échapper à Pise puis à Florence — mais auparavant elle aura connu l’humiliation et la frustration — avec sa famille — sa mère qui la rabaisse constamment — à l’école — avec Lila — avec Nino. 

Lorsque Lenu doit porter des lunettes, sa mère lui dit qu’elle s’est abimée les yeux à force de lire des livres et rajoute « fallait y penser avant » : dans son milieu, lire c’est mal. 

Or, c’est la lecture qui libère Lenu de sa condition, de femme et de pauvre. 

Mais pas Lila.

Elle lit plus encore que Lenu mais d’est le contraire d’une libération. Ça ne fait qu’accentuer le gouffre avec sa condition de cordonnière, puis de femme mariée et d’épicière.

Lila & Lenu dans la S3 de l'Amie prodigieuse
Lila & Lenu dans la S3 de l’Amie prodigieuse

9. L’amitié

L’amie prodigieuse est sans doute la plus belle histoire d’amitié de la littérature. Malgré leurs disputes, malgré les humiliations qu’inflige Lila à Lenu, elles ne peuvent se passer l’une de l’autre — puisant en l’autre la force qui lui manque. Elles sont la source d’inspiration l’une de l’autre. Lila demande à Lenu d’étudier pour elle, qui n’a pas pu faire d’étude — Lenu écrit inspirée par Lila. 

10. Le décousu de la vie

Elena Ferrante non seulement ne respecte aucune des règles de l’écriture, mais fait tout le contraire ce qu’on nous conseille de faire : pas de plan, scènes ou dialogues qui ne font pas avancer l’intrigue, trop de mots, enjeux faibles. 

Si un roman doit être « des personnages intéressants qui doivent faire quelque chose d’important et c’est compliqué » selon la phrase de Lionel Davoust, ici nous n’avons que « les personnages intéressants » et le « c’est compliqué ». 

Ce qu’ils ont à faire n’est, la plupart du temps, pas important : fabriquer des chaussures, lancer des feux d’artifices, avoir de bonnes notes à l’école, écrire son mémoire, écrire un roman. Ce sont des enjeux faibles.

Le véritable enjeu de ce roman est : vivre. 

C’est tout l’art de la romancière de rendre ces enjeux passionnants. 

Et pour ça, elle a mis dans son roman tout le brouillon de la vie. Dans le dernier tome de l’Amie prodigieuse, L’enfant perdue, elle reproche à son précédent roman d’avoir été trop construit, trop esthétique. Elle se reproche de ne pas avoir mis le décousu de la vie, sa banalité, sa routine, sa laideur — et c’est justement ce qu’elle a fait dans L’amie prodigieuse — un roman qui paraît non construit, qui raconte la laideur et la banalité, la routine, le décousu.

J’aimerais faire pareil. 

Enzo Scanno — l'un des rare homme lumineux du roman — & Lila — dans la S3 de l'Amie Prodigieuse
Enzo Scanno — l’un des rare homme lumineux du roman — & Lila — dans la S3 de l’Amie Prodigieuse

Série réalisée par Saverio Costanzo — avec Margherita Mazzucco dans le rôle de Lenu et Gaia Girace dans le rôle de Lila — série co produite par la RAI & HBO — diffusée sur Canal + (on peut aussi acheter les épisodes sur Apple TV)

Le roman est édité en France par Les éditions Gallimard.

Le réalisateur Saverio Costanzo donnant des indications à Margherita Mazzucco dans la S2 de L'Amie prodigieuse
Le réalisateur Saverio Costanzo donnant des indications à Margherita Mazzucco dans la S2 de L’Amie prodigieuse

Une réponse à « L’amie prodigieuse »

  1. Avatar de Bilan du mois d’août – Clémence Zagorski — Social media manager

    […] J’ai revu toutes les saisons de l’Amie prodigieuse. […]

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Publié par Clemence

Social Media Manager, Iconographe et romancière

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