
En faisant le bilan de sa vie, Stendhal écrivait dans son autobiographie, Vie de Henry Brulard : « L’état habituel de ma vie a été celui d’amant malheureux, aimant la musique et la peinture […] Je vois que la rêverie a été ce que j’ai préféré à tout, même à passer pour homme d’esprit. »
Même Stendhal, qui a eu une vie riche et trépidante, a beaucoup parlé d’amour — a même écrit un livre merveilleux sur le sujet, De l’amour — a préféré la rêverie à l’amour. C’est dire le puissant sortilège de la rêverie.
Les anglais ont un mot pour ça, « daydreaming » qui n’existe pas en français. « Rêve éveillé » ne veut pas dire la même chose, il signifie plutôt se retrouver dans un conte de fée.
Le mot « rêve » renvoie aux rêves inconscients de la nuit.
Il nous reste « rêverie ».
Le mot est malheureusement associé à Jean-Jacques Rousseau et ses Rêveries d’un promeneur solitaire ». Mais Rousseau ne m’intéresse pas. J’ai sa misogynie en horreur.
La rêverie c’est se raconter des histoires à soi-même.
Mais à quoi sert à la rêverie ?
A plein de trucs.
La rêverie sert à créer
Edgar Morin dit dans L’oblique que la paresse stimule notre créativité, l’oisiveté est le moteur de l’inspiration. Et il a bien raison. Parce que l’oisiveté permet de rêver et que rêver est nécessaire à toute création.
Romain Gary, en bon disciple de Stendhal, a beaucoup écrit sur le rêve qui est pour lui synonyme d’imaginer. Ses derniers romans sont des odes à l’imagination et à l’amour : Clair de femme, Les cerfs volants et Les Enchanteurs : « J’avais découvert l’art de fabriquer l’éternité avec de l’éphémère, un monde vrai avec avec des rêves et l’or avec de la fausse monnaie, et cet or, cette poudre d’or jetée aux yeux, ne perdra son pouvoir de donner à aimer, à espérer et à vivre, que lorsque le dernier saltimbanque de notre vieille tribu aura été chassé des tréteaux. »

La rêverie nourrit l’amour
Selon Romain Gary, toujours lui, on ne peut aimer sans avoir « rêvé » l’autre, l’avoir imaginé, lui avoir inventé des qualités, l’avoir mythifié, l’avoir transformé en dieu/déesse, héros/héroïne de roman, poussant à son extrémité la Cristallisation stendhalienne.
Il n’y a pas d’amour sans imagination.
Il a même écrit un roman entier sur le sujet, Europa, où les rêves s’emboîtent les uns dans les autres au point qu’on ne sait plus qui rêve qui (pas son meilleur — lui qui voulait écrire des romans « affectifs » a écrit un roman trop « cérébral »)
Dans Les Enchanteurs, il a fait beaucoup plus simple : « L’amour, tu sais, ce dont il a le plus besoin, c’est l’imagination. Il faut que chacun invente l’autre avec toute son imagination, avec toutes ses forces et qu’il ne cède pas un pouce du terrain à la réalité ; alors là, lorsque deux imaginations se rencontrent… Il n’y a rien de plus beau. »

La rêverie est un refuge
Et la rêverie ne sert pas seulement à créer. La rêverie est aussi le refuge contre l’adversité. Fuir dans les mondes imaginaires une réalité inacceptable.
Romain Gary, encore, toujours dans Les Enchanteurs : « Mon regard avait peine à la contenir {Teresina}, comme si mon imagination, brusquement épuisée & défaillante, se fût trouvée en proie à un de ces assauts de la réalité qui réussissent parfois à prendre par surprise ceux qui se mettent à douter d’eux-mêmes. … Teresina me sourit et, d’un seul coup, toutes nos craintes s’évanouirent, car le sourire nous la restituait dans une gaité, un rayonnement, qui firent fuir en un instant les bêtes glapissantes de la peur. »

La rêverie est un antidépresseur gratuit, un anxiolytique naturel.
Elle peut aussi devenir une drogue puissante.


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