
Wes Anderson a crée un univers tellement reconnaissable qu’une vague de vidéos imitant ses films déferle sur les réseaux sociaux avec l’Obituary d’Alexandre Desplat, musique du film The French Dispatch, en bande son.
Tapez le hashtag #wesandersonedit pour voir. @Esno.art a fait des tuto sur Tiktok pour être dans la parfaite imitation. Tips for creators propose un template dédié.
C’est la tendance incontournable du moment, même si Instagram a pris du retard en ne permettant pas d’utiliser Obituary en bande son des Reels et Stories.
Auparavant, il y avait déjà une vogue Wes Anderson, mais des photos ressemblant à un plan de ses films. Un compte Instagram les recensait.

Pourquoi tout le monde aime Wes Anderson alors qu’il réalise des films si contemplatifs ?
Si Wes Anderson suscite un tel engouement ce n’est pas seulement pour la symétrie de ses plans ou le pastel de ses images.
Tentative de décryptage du mystère Wes Anderson en 7 points.
1. Les films de Wes Anderson sont des contes
Ses films sont présentés comme des livres.
Ses personnages écrivent des livres.
Les parties du film sont nommés chapitres.
Wes Anderson fait tout pour que nous sachions que nous sommes dans un roman. Une façon de dire « rien n’est vrai ».

The Royal Tenenbaums est un livre emprunté à la bibliothèque au début du film. Tous les personnages ou presque ont écrit un livre, même le timide comptable Henry Sherman. Dans Budapest Hôtel le film s’ouvre sur une jeune fille qui vient rendre hommage au romancier qui l’a écrit. Ensuite le romancier nous raconte comment il a eu l’idée d’écrire ce roman avec sa rencontre avec Zero Moustafa.

Aucun des films de Wes Anderson ne cherche à être réaliste, c’est même tout le contraire : personnages excentriques et singuliers, contextes extraordinaires, péripéties inattendues, animaux fantastiques (les poissons féériques dans La vie aquatique). Toutes les situations semblent se passer dans un monde parallèle, relever de l’exception, voire de la magie.
Les personnages sont loufoques, les situations sont loufoques.
Louis Guichard dans Télérama le résumait parfaitement à propos de La vie aquatique : « Merveille d’artifice cinématographique [qui donne] le spectacle miraculeux de la beauté du monde, et l’extase enfantine qui va avec. »
2. Un monde clos
Les histoires se déroulent toujours des lieux clos. Le reste du monde n’existe pas, ou seulement comme une abstraction menaçante, vulgaire et lointaine.
L’école Rushmore dans le film du même nom, la maison dans The Tenenbaums, le bateau dans La vie aquatique, l’île dans Moonrise Kingdom, l’hôtel dans The grand Budapest Hotel (et le Zubrowka tout entier). Et les trains couchettes. Wes Anderson a une obsession pour les trains couchettes, il en met partout, parce que c’est le lieu clos par excellence. Celui de Darjeeling, celui du Grand Budapest Hotel et celui de la pub pour H&M.

Et même si The French Dispatch se passe dans une ville entière, Ennui-sur-Blasé est une ville imaginaire que Wes Anderson a crée comme un décor. C’est un Paris imaginaire reconstitué avec des bouts d’Angoulême. Et cette ville imaginaire est aussi traitée comme un lieu clos. Sans parler de la prison qui s’y trouve.
Dans Moonrise Kingdom, l’histoire semble n’être là que comme prétexte pour faire évoluer les personnages dans un décor et les faire utiliser de beaux objets monogrammés. Comme un petit garçon jouant aux playmobils mais un petit garçon qui serait un esthète et dont le père serait PDG de Playmobil pour lui fournir tous les objets dont il rêve.
Idem dans La vie aquatique même si ce sont des scènes d’extérieur. Cette fois-ci le décor est un bateau + des îles + un sous marin = des lieux ultra clos.

Et dans tous ses films, le décor est un personnage du film à part entière du film, comme l’hôtel Budapest dans le film du même nom, comme la maison dans La famille Tenenbaum, comme Le Belafonte dans La vie Aquatique.
3. Un monde ordonné
Wes Anderson recrée l’univers à son image et à son goût, il en efface toute laideur et toute vulgarité. La violence, la guerre, le totalitarisme, le racisme et le génocide sont évoqués dans Budapest, mais comme une menace lointaine à venir. Comme une intrusion de la vulgarité et de la noirceur dans le monde élégant et rose du Zubrowka fin de siècle. La violence est toujours hors champ.
La violence est une faute de goût.
Tout est ordonné dans le monde de Wes Anderson : caméra frontale, angles droits, plans fixes, plans simples, symétrie, travellings — doux — lorsque c’est nécessaire. Ses mouvements de caméra sont aussi doux que ses coloris. Le contraire du cinéma de Paolo Sorrentino où la caméra bouge ad nauseam en permanence.
Tous les déplacements sont chorégraphiés au millimètre, après des répétitions infinies. Pas de place pour le brouillon, l’accident et l’aléatoire.
Les couleurs sont pastels ou vives — presque toujours monochromes — cherchant les contrastes ou les harmonies avec une science inouïe des accords chromatiques. Les images sont surexposées ou saturées selon le film (Asteroid City, le film qui sort le 28 juin 2023 semble avoir choisi la surexposition).

4. L’obsession des monogrammes
C’est un monde où chaque objet à une place (les tickets de train de Darjeeling ont leur propre patère) et une fonction précise. Et tout a un monogramme : les valises, les cacahouètes, les baskets, les chemises, les pyjamas, les peignoirs. Que ce soit celui du personnage ou de la compagnie de train ou de la team Zissou. Ces monogrammes sont moins un symbole de luxe que d’appartenance. Pareil pour les fameux bonnets rouges.
Ce sont les objets qui créent l’identité.

Le lendemain de la rencontre avec son fils dont il prétend ignorer l’existence, Steve Zissou lui propose de prendre son nom et aussitôt annonce qu’il va lui faire du papier à en tête (ce n’est pas une proposition, c’est une annonce). Le papier à en tête étant plus important que les pièces d’identité comme chacun sait (c’est surtout plus chic). Deux jours plus tard, Ned reçoit le papier a en-tête — découvrant au passage que son nouveau père a changé son prénom, Kingsley — tandis que son vrai prénom, Ned, est entre parenthèse. Steve Zissou prend possession de son fils.
Les monogrammes sont aussi une façon de dire sa singularité au monde. Ils montrent l’identité autant que l’appartenance. Les 3 frères qui parcourent l’Inde à bord du Darjeeling avec les bagages monogrammés encombrants de leur père sont déboussolés mais montrent à tous que leur père était un homme de goût.

Les personnages naviguent dans l’absurde quand tous les objets ont un sens. Les objets sont rassurants.
Tout comme les costumes. En plus de son obsession du train, Wes Anderson a l’obsession des uniformes : les grooms de l’hôtel, les gardiens de prison, la team Zissou, le blazer de Rushmore, etc.
Wes Anderson cherche à ordonner le monde — le sien en tout cas.
Il met de l’ordre dans le chaos et le brouillon de la vie.
5. Les émotions sont atténuées
Tous ses personnages pourraient être surnommés Ennui sur Blasé.
Les acteurs n’expriment aucune émotion, même quand ils sont au comble de la passion ou du désespoir. Ils semblent traîner un éternel ennui de la vie, blasés et désinvoltes. Rien ne semble grave. Tout, y compris la mort, est accueilli avec la même mélancolie. C’est le contraire d’un cinéma de Casavettes où tout est prétexte à un déchainement d’hystérie.

Est-ce parce que pour Wes Anderson les émotions sont vulgaires ou par admiration pour les films de Godard où les acteurs sont inexpressifs ?
Même quand les personnages ont un métier ou une activité ils le font avec désinvolture, comme si c’était un hobby (cf. Les journalistes de French Dispatch).
6. Il n’a pas peur du rose
Wes Anderson a un super pouvoir : il n’a pas peur du rose

Le rose est le couleur de l’amour, de la mièvrerie, de l’enfance, des fins heureuses et de ce qui est féminin. Selon les critères du bon goût établi par les hommes, le rose c’est le mal. C’est de très mauvais goût. Le noir, le sordide et le tragique sont considérés comme le comble du raffinement (et du sérieux) depuis le XIXème siècle.
Mais Wes Anderson il s’en fiche. Son hôtel est rose, tout comme les pâtisseries de Mendel, tout comme les murs de la maison des Tenenbaums, tout comme les costumes de nombreux personnages. Son hôtel est une bonbonnière, son film est une bonbonnière.

Parce que tout simplement le rose est la couleur de l’élégance, de l’amour et de la douceur. Et peu importe si des mâles inquiets ou des critiques grognons grincent des dents.
Seuls comptent la grâce, la poésie et la douceur.
7. Eloge de la douceur
Wes Anderson nous aide à rajouter de la beauté au monde. Il nous aide à ré-enchanter nos vies.
Là où Martin Gore nous propose d’échapper aux horreurs du monde dans la rêverie, Wes Anderson propose d’y échapper par la beauté.
Les films de Wes Anderson sont rassurants, ce sont des doudous. Tout est doux, ordonné, lumineux, élégant, monogrammé malgré le tragique des situations.
Ce n’est pas surprenant si les Ukrainiens filment leur ville dévastées sur l’air d’Obituary. C’est un exercice pour se rassurer, broyer du rose pour ne pas broyer du noir.
D’autres vidéastes amateurs disent clairement ne pas se lasser d’imiter les films de Wes Anderson pour romantiser leur quotidien : « I could do these every day honestly 😂 romantise your life! » ou encore, la même : « At the risk of milking a trend…
(Totally obsessed with every single one of these Wes Anderson style videos and I want this to be my feed forever) »
Hormis quelques vieux machos archaïques, nous voudrions tous vivre dans le monde doux et coloré de Wes Anderson.

Romain Gary écrivait en 1971 dans un article pour Le Monde : « D’une manière générale, nous allons vers un âge où la vie réelle cédera de plus en plus le pas à l’irréalité : télévision, divertissement ou culture, le transfert de l’intérêt vers l’au-delà du réel est, dès maintenant, apparent dans les pays à technologie développée. {…} pour notre civilisation matérialiste sans au-delà, l’irréalité sous toutes ses formes se fera de plus en plus envahissante, parce que nécessaire. {…} Que ce soit dans les sociétés petit-marxiste ou para-capitalistes, l’évasion dans la dimension de l’irréel est inéluctable. » Ce que fait Wes Anderson en est l’illustration parfaite.
Wes Andersonisons le monde !
Disney + propose la plupart des films de Wes Anderson, il ne manque que Moonrise Kingdom et son premier film, Bottle Rocket, que je n’ai jamais vu.
Une réponse à « Wes Anderson — Eloge du rose »
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[…] vu La merveilleuse Histoire de Henry Sugar, le court métrage de Wes Anderson pour Netflix adapté de Roald Dahl. Il est à la fois déroutant et merveilleux. Wes Anderson sait […]
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