Stendhal & l’hypersensibilité

Le saviez vous ? Stendhal était un hypersensible — un hypersensible puissance mille — un hypersensible caractéristique. C’est évident quand on lit ses textes autobiographiques, de son Journal à Souvenir d’égotisme

Portrait de Stendhal par Ducis, 1835, Bibliothèque Sormani, Milan — portrait choisi pour illustrer mon article sur Stendhal et l'Hypersensibilité
Portrait de Stendhal par Ducis, 1835, Bibliothèque Sormani, Milan — Source : Wikimedia

Voici 7 caractéristiques de l’hypersensibilité qu’on retrouve chez Stendhal :  

  • 1- Les hypersensibles font des blagues quand ils sont déprimés
    Stendhal a participé à la Campagne de Russie (pas en tant que soldat mais parce qu’il travaillait pour le ministère de l’armée). Il a réussi a traverser la Berezina avant les autres en voiture. Mais cette expérience l’a éprouvé. A son retour à Paris, il va mal, n’arrive plus à écrire, n’a plus envie de rien. Il fait ce qu’en langage moderne on appellerait une dépression (« Je suis actuellement dans un état de froideur parfait, j’ai perdu toutes mes passions » écrit-il dans son Journal). Or, quand ses amis lui posent des questions sur la campagne de Russie, il répond « ce n’était qu’un verre de limonade ». Il ment. Il porte un masque. C’est ce que font les hypersensibles : ils font semblant que tout va bien quand tout va mal par délicatesse, par politesse, pour ne pas ennuyer les autres avec leurs problèmes. Et aussi par honte de leurs émotions, pour paraître plus forts qu’ils ne le sont.
  • 2- Les hypersensibles portent un masque
    Toute sa vie Stendhal a caché son extrême sensibilité sous un vernis cynique. Il disait lui même que ses amis seraient surpris de savoir qu’il était à l’opposé de l‘image qu’ils avaient de lui. Il parle souvent dans ses textes de l’obligation de porter un masque en société (ce qu’en langage moderne on nomme « le faux self »). C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il avait une centaine de pseudonymes, pour se cacher (mon préféré est William Crocodile). 
  • 3- Les hypersensibles sont incapable de badiner
    En octobre 1809, Stendhal pense plaire à Alexandrine Daru, l’épouse de son cousin Pierre Daru, sans parvenir à la courtiser. Il ne sait comment prendre « ce ton galant qui permet de tout hasarder, parce que rien n’a l’air d’être dit sérieusement ». Du coup, il ne se passe rien.
  • 4 – Les hypersensibles sont paralysés quand ils sont amoureux
    En mars 1818, Stendhal rencontre Matilde Dembowski. Son admiration pour celle qu’il appelle Métilde le paralyse de timidité et de maladresse : « Je n’ai jamais eu le talent de séduire qu’envers les femmes que je n’aimais pas du tout. Dès que j’aime, je deviens timide et vous pouvez en juger par le décontenancement dont je suis auprès de vous ». Et l’incapacité de badiner, associé à une extrême timidité, rend les relations amoureuses très très compliquées. 
  • 5 – Les hypersensibles ne peuvent pas s’empêcher de raconter leur vie
    Si Stendhal a autant écrit sur lui même (Journal, Souvenir d’égotisme, Vie de Henri Brulard…) — à tel point que ses biographes parlent d’autobiomanie — c’est que ses émotions étaient tellement intenses qu’elles lui paraissaient incroyables. Et avec ça, sa lutte contre contre sa timidité lui compliquait tellement la vie qu’il lui fallait raconter ses victoires. Lorsque le 21 septembre 1811 il devient enfin l’amant d’Angela Pietragrua, il inscrit la date et l’heure sur… ses bretelles ! (sic). Un biographe disait de lui (de mémoire) : « Heureux les timides, tout est roman ».
  • 6- Les hypersensibles sont sensibles à la beauté
    Stendhal ne supportait pas la laideur et la vulgarité, le convenu et le convenable. Il a découvert la beauté en Italie lors de son premier voyage en juin 1800. Les paysages et la musique. A Ivrée, l’opéra de Cimarosa, Il matrimonio Segreto l’éblouit « d’un bonheur divin ».  À partir de ce moment, il écrit « Vivre en Italie et entendre de cette musique devint la base de tous mes raisonnements ». L’une des facettes du beylisme est de prendre un plaisir physique aux émotions esthétiques. Ecouter de la musique entouré de jolies femmes le plonge dans une torpeur sensuelle. Il passe le reste de sa vie à courir les opéras et les musées et à chercher des prétextes pour partir en Italie.
  • 7- Les hypersensibles sont trop sensibles à la beauté
    Stendhal est tellement bouleversé par la beauté qu’on a donné son nom au syndrome du malaise esthétique : le syndrome de Stendhal. C’est le nom donné par la psychiatre Graziella Magherini dans les années 80 aux troubles qu’elle observait chez les touristes qui atterrissaient à l’hôpital de Florence. Selon Graziella Magherini, il s’agit d’une décompensation aiguë bénigne (comme une attaque de panique), qui frappe des sujets sensibles et passionnés, ayant une relation particulière à l’art, et en situation de voyage, loin de chez eux et de leurs repères habituels. Elle a donné le nom du syndrome en raison de l’expérience qu’a vécu Stendhal à Florence et qu’il raconte dans Rome, Naples et Florence  :  « Là, assis sur le marche-pied d’un prie-Dieu, la tête renversée et appuyée sur le pupitre, pour pouvoir regarder au plafond, les Sibylles du Volterrano m’ont donné peut-être le plus vif plaisir que la peinture m’ait jamais fait. J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, ce qu’on appelle les nerfs à Berlin ; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. ».
Volterrano, Couronnement de la Vierge et Sybilles, Eglise Santa Croce, Florence — image utilisée pour mon article sur Stendhal et l'hypersensibilité
Volterrano, Couronnement de la Vierge et Sybilles, Eglise Santa Croce, Florence — Source : Wikimedia

Je pourrais en rajouter d’autres, comme ses batailles contre l’hypocrisie de son époque (sur l’éducation des femmes dans De l’amour, par exemple), qu’il ait envie de pleurer chaque fois qu’on lui raconte une bonne action, son allergie à la brutalité et de l’injustice, ou son obsession pour la rêverie, la rêverie comme fuite dans une bulle de protection : « L’état habituel de ma vie a été celui d’amant malheureux, aimant la musique et la peinture […] Je vois que la rêverie a été ce que j’ai préféré à tout, même à passer pour homme d’esprit. » (Vie de Henry Brulard).

Stendhal a toute sa vie rêvé d’un monde plus doux, un monde où les hypersensibles cesseraient de souffrir.


Cet article est une version modifiée de celui que j’avais publié sur mon blog personnel qui n’existe plus (www.clemencedharville.com).

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Publié par Clemence

Social Media Manager, Iconographe et romancière

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